Editos

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Y a-t-il un joker dans la salle ?

Publié le 18/12/19

Partout s’élèvent des citoyens en colère, en mouvements peu organisés, aux revendications parfois contradictoires. En plus des grèves actuelles, on peut penser aux “gilets jaunes”, aux manifestations pour le climat, aux tenants du Brexit, aux citoyens qui élisent des gouvernements populistes aux promesses intenables, et plus récemment aux chiliens ou aux libanais qui n’en peuvent plus de régimes ultra-libéraux incapables d’assurer les fonctions sociales d’un état providence : santé, éducation, transport, eau, électricité...Au-delà de leur diversité et sans préjuger des motivations respectives de ces mouvements,  il est important de saisir l’impuissance qui les sous-tend.

Freud, dans Totem et Tabou (1913), juste avant la première guerre mondiale, a imaginé un monde primitif où régnait l’inceste et le pouvoir d'un chef s’arrogeant tous les droits, le père de la horde, le mâle alpha en quelque sorte. Le meurtre du père fut la condition pour entrer dans une civilisation fondée sur l’exogamie, la répartition des pouvoirs, le refoulement des pulsions (et les névroses qui vont avec). Périodiquement dans l’histoire se rejouent ces révoltes contre les puissants. Plus l’humiliation et l’impuissance sont grandes, plus les révolutions sont violentes. La République Française s’est construite sur les inégalités insupportables de l’Ancien Régime et sur des têtes coupées, le Troisième Reich a émergé de l’humiliation du traité de Versailles de 1919 et des pogroms des chemises brunes. Pour autant, un point fondamental les différencie bien entendu. La République, après la violence de la révolution initiale, s’est construite sur des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Le troisième Reich fut le théâtre d’un déchaînement de violence irrationnelle à l’égard d’un bouc émissaire. La République avait pu constituer un ordre symbolique, un compromis entre liberté individuelle et respect d’autrui, le Reich restait fixé à une toute-puissance folle, schizo-paranoïde. Le clivage du bon et du mauvais permettait de construire une illusion groupale (Anzieu), “de souder un groupe au détriment d’un autre : “les Juifs”. Mais Mélanie Klein a démontré combien cette position folle est intenable, le mauvais revient en boomerang, les angoisses persécutrices ne peuvent rester artificiellement projetées au dehors.

L’humiliation n’amène jamais rien de bon, “la dignité se trouve précisément là où quelqu’un veut la blesser” dit une personne sur les réseaux sociaux à propos du voile. Sauf que souvent, restriction et humiliation sont confondues...Il faut prendre très au sérieux ces revendications nées de la peur et de l’humiliation.
« L’avenir n’a plus beaucoup de sens dans ce monde de banquiers » dit Grand Corps Malade dans Course contre la honte. Nous sommes tous concernés. De même qu’il faut prendre très au sérieux la pulsion anarchiste (Nathalie Zaltzman) qui permet l’individuation. De même que Freud prenait très au sérieux la parole et les symptômes des hystériques dans une société profondément sexiste.  Simplement, la dignité et la liberté de chacun ne peut se gagner par la destruction réelle de l’autre. Tuer la mère aliénante qui laisse entendre “il n’y a que moi qui peux t’aimer”, tuer le père tyrannique et méprisant, tuer les frères maltraitants ne suffit pas à construire un adulte. Viser un idéal dans l’exaltation (Paul Denis) ne permet pas de construire une société avec des liens et des valeurs garantissant un équilibre, même précaire, entre les droits de chacun. Liberté et renoncement ne peuvent aller l’un sans l’autre, tel est le message pas très exaltant de la démocratie comme de la psychanalyse, mais qui seul garantit la coexistence du plaisir et du lien à l’autre. Encore faut-il pour cela que nous ne nous sentions pas trop menacés dans notre identité et notre existence même.

Catherine Ducarre, psychanalyste membre de la SPP.
En la remerciant de nous avoir autorisé à extraire des parties de son article sur le film Joker de Todd Philipps pour vous les proposer en Edito





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