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Article de : Jean -Yves Tamet
Jean-Yves Tamet est psychanalyste à Lyon (Association Psychanalytique de France)

Laurent Danon-Boileau est psychanalyste, membre titulaire formateur de la Société psychanalytique de Paris, professeur émérite en linguistique à l’université Paris-Descartes et écrivain.

Le non-moi. Entre stupeur et symptôme

Publié le 06/12/17

La collection Connaissance de l’Inconscient chez Gallimard, fondée par J.-B. Pontalis et actuellement dirigée par Michel Gribinski accueille sa dernière parution : "Le non-moi. Entre stupeur et symptôme" de Laurent Danon-Boileau.
Quand on feuillette les ouvrages édités depuis les débuts de la collection – le premier est consacré à une Correspondance de Freud- on découvre un aperçu des différentes manières de rendre compte des développements de la psychanalyse puisqu’on chemine entre des correspondances, des écrits théoriques originaux d’auteurs français ou étrangers de différentes écoles analytiques ainsi que des auteurs venant d’autres horizons intellectuels. Les courants de pensée et les styles de transmission apparaissent donc variés et la lecture des titres offre un véritable panorama de l’histoire de la psychanalyse en France ! L’ouvrage de L. Danon-Boileau s’inscrit tout naturellement dans cette filiation tout en faisant un léger pas de coté en explorant une voie d’écriture singulière : c’est d’elle dont je vais tenter de parler car elle est un fondement original de l’ouvrage.

Mais tout d’abord un mot sur son auteur connu pour avoir déjà publié divers écrits qui côtoient la fiction et les singularités du langage et de ses troubles : il possède donc plusieurs cordes à son arc comme linguiste, universitaire, spécialiste du langage chez l’enfant et psychanalyste membre de la Société psychanalytique de Paris. Ici, dans ce nouvel opus, sont rassemblés en une savante et éclairante présentation ces influences variées qui délimitent ainsi son vaste champ d’expérience. Les frontières demeurent cependant poreuses et se franchissent avec aisance, incitant le lecteur à quitter un formalisme étroit : le titre d’ailleurs nous invite à vagabonder dans des terrains énigmatiques ; de plus l’ouvrage peut être lu dans le désordre, chaque lecteur ayant loisir de décider de la progression qu’il souhaite adopter pour cheminer entre la cinquantaine de divers textes ou fragments qui le composent.
Les titres des courts chapitres sont chacun explicites et renvoient à des pensées qui puisent à des séquences de cure, des commentaires de lectures ou des évocations incidentes survenues en après-coup de séances. A « Méconnaitre l’objet » répond « L’objet reconnu », « Mots d’enfants » à « Mots primitifs » jusqu’aux derniers « Création, créativité » et « L’auteur et sa folie ». Ce bref aperçu ne peut que souligner la complexité du fonctionnement psychique  dévoilée avec ses contradictions, ses impasses mais aussi ses illuminations salvatrices qui laissent transparaitre la dimension tragique et imprévue de cet espace psychique qu’est l’inconscient. L. Danon-Boileau laisse parler avec générosité ses influences familières et si le linguiste soutient l’analyste dans une impasse, celui-ci reprend vite son originalité quand il s’agit d’écouter les formes des transferts : dans ce jeu de la pensée, l’inquiétude circule et dévoile « l’altérité instable du sujet ».

Car le sujet est au coeur de l’ouvrage avec ses états de fonctionnement intime qui échappent à toute catégorisation stricte et le talent de Laurent Danon-Boileau réside dans la manière qu’il a de nous permettre d’errer, de nous quitter et de nous retrouver - car le moi encombrant est trop soucieux d’unité- et du même coup d’explorer les limites de ce non-moi où les mots font sourdre des images et des fragments de langage venus tout droit des albums de l’enfance. Parfois les thèmes apparaissent déconcertants comme le sont la survenue des mots d’enfants ! Qu’allons nous trouver derrière les chapitres intitulés « Voilà ! Voilà ? » et derrière  « Le bœuf sidéré » ? Le premier nous aiguille vers un rêve de l’auteur rapporté en séance et le second nous conduit rapidement – trop ?- vers Edouard Pichon, René Diatkine et la chèvre de M. Seguin ! Le « trop » peut être entendu comme une critique car le lecteur reste sur sa faim…mais le «trop » s’inscrit comme une invitation faite au lecteur d’ouvrir son attention autant vers l’exploration du non-moi que vers celle des références associées à chaque chapitre.

Ainsi une manière nouvelle de transmettre l’expérience analytique apparaît insensiblement dans cet ouvrage et en fait son originalité. Une attention est portée à la vibration des différentes instances psychiques durant le travail d’écoute : associations, silence, énonciations, surprise, les actes psychiques et corporels de la séance sont convoqués dévoilant que la passivité n’est qu’apparente. L’intérêt de cet ouvrage est de visiter un domaine psychique intime, sans impudeur, invitant plutôt le lecteur à faire de même pour éprouver lui aussi le plaisir de se perdre au décours des pensées inconvenantes ou tout simplement surprenantes, celles-là mêmes qui peuplèrent les temps premiers de la constitution du psychisme. L’érudition trouve alors place au service de cette exploration mais avec discrétion et précision comme il se doit, un peu à la manière dont l’interprétation doit survenir en séance.

Lecture faite, un temps de dépersonnalisation demeure même discrètement perceptible. La « sorcière métapsychologique » qui veille était toujours là, mais au loin, elle vaquait à d’autres occupations. L’inconscient n’est pas davantage connu malgré le titre de la collection car tel n’était pas le but avoué de l’auteur ; mais les plaisirs de lire, d’énoncer voire d’écrire sont sortis grandis, renforcés et vainqueurs de ce temps passé en bonne compagnie. L’inconscient a été approché « avec bribes et ratures » dans des intermittences volées à l’angoisse, arrachées à la tendance unitaire du moi.

Jean-Yves Tamet, psychanalyste
A lire également, l'extrait tiré du livre Le non-moi. Entre stupeur et symptôme,  intitulé "Crocodile".

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