Eclairages

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Article de : Christine Jean-Strochlic
Psychanalyste, membre titulaire formateur SPP.
Membre de l'IPSO(Institut de Psychosomatique de Paris).

L'enjeu psychosomatique à l'adolescence.

Publié le 17/10/15

Envisager l’adolescence comme un processus, permet de privilégier le fonctionnement mental et de réfléchir à ce que l’on peut appeler une mentalisation pubertaire. Celle ci inaugure, parallèlement aux modifications somatiques, le passage de l’enfance à l’âge adulte.
L’activité psychique, inséparable de l’activité pulsionnelle en tant que pensée du somatique au psychique et activité de liaison des excès d’excitations, implique la transformation du quantitatif en psychique. C’est un véritable temps d’intégration psychosomatique qui comporte la potentialisation mutuelle de plusieurs facteurs d’où, un risque traumatique avec des effets négatifs et positifs, un risque somatique lié à la qualité de la mentalisation et un risque dépressif lié à la perte des imagos parentales.

Le temps adolescent est un nouvel organisateur (E. Kestemberg) de la vie psychique. Les solutions proposées, à ce temps de crise, sont toutes des tentatives d’auto-guérison mises en place au plus près des capacités psychiques en présence. Elles  nous confrontent au clivage  et à la coexistence de différents niveaux dont, tous auront un point commun, à savoir l’atteinte narcissique, en particulier au niveau du narcissisme primaire.
Le processus analytique avec un adolescent est un travail de co-pensée dans une problématique d’anticipation. Il implique la proximité de l’activité mentale de l’analyste et de l’analysé ( D. Widlocher). Les notions d’après coup et de pathologie narcissique y sont omniprésentes.On peut distinguer trois étapes au cours du processus adolescent. Une phase pubertaire, lieu d’un travail psychosomatique proprement dit, une phase de latence dominée par l’éclatement des instances et leur nouvelle organisation et une phase adolescente correspondant au deuil des positions infantiles.

Cette division reste purement théorique car, dans la clinique, elles coexistent et contiennent un  point commun: un affect de  haine que le lien entre le corps biologique et le corps érotique actualise.

Afin de mieux comprendre l’enjeu psychosomatique inhérent à l’adolescence, je vais vous présenter quelques éléments théoriques qui me semblent particulièrement importants.

-L’enjeu économique:

La dimension économique vient dominer le tableau clinique, elle impose au Moi la prise en charge et l’élaboration des excitations imprimant la nécessité, réussie ou pas, de transformer leur excès en des matériaux utilisables. Trois voies d’écoulement deviennent alors possibles. La voie psychique, la voie comportementale et la voie somatique. En effet, c’est souvent à partir des actes que l’adolescent tente de se créer un sentiment d’existence. L’accès à la génitalité, est un temps privilégié qui, par son caractère traumatique, peut être à l’origine d’une repulsionnalisation venant s’inscrire à l’opposé des processus de désobjectalisation du moi en cours.

Le temps pubertaire est dominé par l’excès et le quantitatif, c’est une irruption traumatique qui autorise la parenté entre  la puberté et la névrose actuelle. Cette bi partition, mouvement pubertaire et traumatisme, contient une potentialité désorganisante dans le registre somatique, psychique et addictif.  La solution comportementale, à expression souvent corporelle comme visée anti dépressive, est très fréquente offrant ainsi un panel dépressif dangereux. Cependant la continuité entre la dépression infantile et la dépression adolescente est toujours présente ; et la violence du réel pubertaire répète la « violence fondamentale » pour citer J. Bergeret et produit un retour à des sources pulsionnelles en excès dans la résurgence d’images parentales excitantes et interdictrices.

La puberté correspond à une levée brutale du refoulement qui avait été à l’origine de la phase de latence dans l’établissement d’une protection narcissique désormais perdue.  La libido, retirée des imagos parentales, s’investit dans le Moi dans un mouvement de régression narcissique qui vient rencontrer les attaches narcissiques infantiles liées  à l’investissement maternel et à la réponse objectale. Il est ici intéressant de reprendre Ferenczi qui pensait cette phase narcissique comme la clé du passage de l’auto-érotisme au narcissisme dans la trouvaille de soi-même.

P.Blos, dans la même lignée, insiste sur la qualité de la régression qui accompagne ces processus permettant la reprise du mouvement de séparation-individuation. Il propose le concept de seconde individuation. Le primat du génital devient ici un étayage sexuel susceptible de résoudre les expériences antérieures déqualifiantes au niveau pulsionnel. Les actes préparatoires au coït devenu possible favorise l’identification mutuelle des partenaires. Il se produit « une potentialité d’unité narcissique pubertaire, résultant de l’intuition de l’autre sexe à combler le manque ».

La confrontation de l’adolescent à des images parentales excitantes et interdictrices prend une valeur traumatique et peut conduire à la répression pour se défendre de l’excitation. C’est ce que P.Denis nomme la « régression imagoïque des instances ». L’excès, le quantitatif aboutissent à la répression de la génitalité d’où la prédominance d’une déqualification libidinale sous la forme d’une névrose actuelle.

P.Gutton parle de représentations interdites de séjour par neutralisation de l’affect créant le tableau d’une crise impossible.

-L’enjeu de la désorganisation :

La régression est inhérente à la dimension traumatique et au processus adolescent. La collusion des deux peut la transformer en une désorganisation progressive révélant ainsi l’atteinte primaire sous-jacente à l’origine du gel du développement. La déliaison psychosomatique ne se comprend que par la suppression de tout mouvement psychique qui pourrait y faire obstacle. Elle se révèle alors dans le fonctionnement opératoire qui, en lui-même, n’est pas compatible avec un processus adolescent. Les systèmes fixations-régressions représentent la défense ultime pour s’opposer à la désorganisation et la désintrication pulsionnelle est responsable d’un recours à l’auto destruction sous l’égide du travail de la pulsion de mort. M.Fain1 reprend la somatisation comme un destin possible des pulsions et montre bien la « défaite » de ces paliers de fixation.

La réactivation des enjeux infantiles conjuguée à l’éclatement du Surmoi peut favoriser l’installation  d’un Moi-Idéal qui représente la faillite de la constitution du Surmoi. Autrement dit, la survenue d’une désorganisation dans un processus adolescent nous confronte à l’existence d’un narcissisme destructeur, un narcissisme de mort.

Il faut évoquer la question du Surmoi et de l’Idéal du Moi à cette période. Le Surmoi se transforme et l’Idéal du Moi se constitue. Le Surmoi est resexualisé d’une façon régressive. Cette régression fait partie d’une façon structurale de la restructuration psychique à l’adolescence.
Elle est régression des pulsions, mais aussi du Moi et donc elle est à l’origine de la réminiscence des états traumatiques antérieurs et de l’apparition d’un langage d’action et souvent même du corps. La régression traduit la désintrication pulsionnelle.

Envisageons le temps adolescent comme une chambre d’écho des processus primaires: un écho métapsychologique à la théorie de l’après coup, à la sexualité comme effraction traumatique et au rôle de l’objet tant interne qu’externe, rôle que l’on retrouve dans l’atteinte du système représentation perception, que le risque soit celui d’une désobjectalisation ou d’une dénarcissisation.

-L’enjeu du négatif:

L’indépendance de l’objet, découverte ou redécouverte, implique la perte de l’omnipotence infantile et nécessite un travail de transformation pulsionnelle. L’engagement dans le travail du refoulement suppose lui un effacement des perceptions pubertaires. Lors de la puberté, l’adolescent va être à lui-même son propre objet. La pulsion est reconnue comme une manifestation interne, elle prend sa réalité et contraint à négativer l’Œdipe. Ces éléments renvoient à la dimension positive du travail du négatif 2

Cependant, cette négativité, expression de la pulsion de mort, risque d’être débordée et d’entraîner une désorganisation pathologique. L’intériorisation du  négatif implique une direction prise par les processus psychiques à contre courant 3; elle s’impose comme un fil conducteur dès le début de la vie et le temps pubertaire n’est qu’un rappel de la situation chaotique initiale. Ce n’est pas un simple rappel, c’est une potentialisation qui majore et oblige à recourir à des défenses encore plus étroites et serrées qui appauvrissent encore.

Ici se retrouve la question fondamentale du rôle du travail du négatif dans la représentativité. La négativation de l’objet est pour A.Green une condition de la subjectivation. Nous savons que l’hallucination négative de la mère détermine la structure encadrante de l’activité de représentation, l’adolescent devient à lui-même son propre objet ne pouvant plus compter sur autre chose que sur lui-même. « La mère a disparu parce qu’elle tapisse le fond de la psyché… Il va falloir négativer l’oedipe au sens de la destruction parce que l’oedipe dans ce corps nouveau est intolérable ». Ce travail d’hallucination négative est indispensable à l’adolescent dans la réussite de l’intériorisation et du travail de deuil que la réactivation de la position dépressive nécessite.
Cette mise en représentation caractérise la tiercéité qui permet à la sexualité de se mentaliser et d’éviter le maintien dans un auto-érotisme organique soumis à la pulsion de mort donc à la désobjectalisation.

L’effet positif d’un tel traumatisme serait de retrouver le développement de la lignée hallucinatoire, autrement dit de rétablir la prééminence de l’activité de penser dans son lien avec la structure psycho-sexuelle. A l’opposé, l’effet négatif perpétue la lignée traumatique et développe une pensée appauvrie et coupée de ses sources pulsionnelles, une pensée opératoire désymbolisante. La désobjectalisation en cours conduit à l’effacement de la pensée, des représentations et des affects, c’est à dire à un effacement du travail du préconscient.

-L’enjeu de la complémentarité:

L’achèvement de la sexualité infantile sous le primat du génital en réactive le premier temps et installe un nouvel état qui instaure la rupture à partir de la continuité et vient confirmer la certitude de cette complémentarité. Il se produit “une potentialité d’unité narcissique pubertaire, résultant de l’intuition de l’autre sexe à combler le manque .”La confrontation à la génitalité passe par la rencontre avec l’objet d’amour ce qui n’est pas sans évoquer l’objet transformationnel de C.Bollas qui permet des expériences d’intégration du Moi dans sa fonction même de source transformationnelle. En terme bionien, on pourrait dire qu’il est demandé au partenaire génital de posséder l’équivalent d’une certaine fonction alpha à laquelle il est possible de s’identifier et qui favorise alors le processus de pensée et, du même coup, les possibilités psychiques de représentance. Cette mutualité dans la découverte retrouve la mise en latence de l’excitation sexuelle  et  le refoulement qui permet l’élaboration du manque  dans un champ oedipien.

C’est un véritable traumatisme narcissique engendrant une solution sexuelle pour sa guérison soit négative ou anti-narcissique soit positive dans la transformation d’un objet en partenaire génital. L’activité génitale retrouvée dans la scène pubertaire vient s’opposer à la passivité infantile. Ce travail indispensable dépend de la qualité de la subjectivation. La fantasmatisation est envahie de masochisme et la création d’un roman familial adolescent se constitue. L’infantile est mis en suspens par le pubertaire4 .

Cependant, la rencontre  avec l’objet reste traumatique car elle est liée à l’expérience de l’indépendance de l’objet qui a une connotation catastrophique dans la mesure où elle représente la fin de l’omnipotence alors que cette dernière est nécessaire car elle permet l’installation de la capacité d’illusion. Le danger résulte ici, entre autre dans la confrontation avec la passivité primaire.

Le lien entre le corps biologique et le corps érotique s’actualise souvent dans la haine. Le pubertaire est à l’origine de la confrontation des pulsions incestueuses génitalisées refoulées et de la désexualisation mise en place au cours de la latence. Il entraîne ainsi le vacillement de l’épreuve de réalité.

“L'adolescens” proprement dit correspond au deuil des positions infantiles dans la désexualisation des représentations incestueuses dans un mouvement parallèle à la redécouverte de l’objet. A.Freud le formule comme le deuil des objets du passé ; mais, en fait, il ne s’agit pas d’un deuil mais plutôt d’une transformation : « Pour l’adolescent, c’est son identité d’enfant qu’il lui faut perdre. Il ne s’agit pas d’une personne perdue mais d’un deuil d’identité qui porte sur des investissements narcissiques et sur un remaniement des instances5 . La « survivance » des parents  joue un rôle important comme gardien d’une maintenance aimante, d’un cadre qui résiste. Le vécu dépressif orchestre à travers sa présence ou son absence la vie psychique, ce qui met l’accent sur les  périodes successives de ré-édition de la position dépressive dans la mesure où  le travail intégratif qu’il implique permet l’élaboration parallèle des conflits actuels et passés comme une « deuxième chance » (J.Gammill6 ).

-L’enjeu de la subjectivation:

 L’expérience pubertaire enfouit l’infantile dans le sens d’une enfance étrangère et nécessite un travail de subjectivation qui devient opérant à l’adolescence pour devenir de l’infantile. R.Cahn7  insiste sur l’appropriation pulsionnelle qu’il finalise. Il participe  d’un processus de différenciation et favorise l’installation des nouvelles instances: Idéal du moi et Surmoi. Cependant, la réactivation des enjeux infantiles conjuguée à l’éclatement du Surmoi participe de l’installation d’un Moi-Idéal qui représente la faillite de la constitution du Surmoi.

Son absence se retrouve dans la lignée traumatique sous la forme d’une aliénation, d’une déliaison du Moi. Autrement dit, c’est à partir de la qualité des assises narcissiques et de la dépression qu’un chemin adéquat peut se structurer d’une manière quasi définitive à l’adolescence. La dimension narcissique infiltre le temps pubertaire et  transforme la répartition des liens entre les investissements. La dépression recoupe tout le parcours adolescent. Elle est liée à la perte du corps d’avant, perte induite par les transformations pubertaires et impliquant la négativation des traces de l’Oedipe. La prise en compte des  désinvestissements en retrace l’évolution dans la continuité entre la dépression infantile et la dépression adolescente. Le retour à un état de dépression essentielle est toujours à craindre.

C’est l’enjeu de la subjectivation à l’adolescence qui, décisive à cette période,  implique un travail de « différenciation entre sujet et objet, entre objet narcissique et objet reconnu comme tel, entre acte et pensée abstraite, entre les instances où le Surmoi tel qu’il se réorganise est en effet la condition de l’auto-observation, de l’auto-élaboration… sans oublier tout le processus d’appropriation subjective qui se voit lié aux conditions de la symbolisation primaire et de la symbolisation secondaire » (R.Cahn)  . « C’est précisément ce travail de subjectivation, de différenciation et d’appropriation subjective de l’activité représentative à partir de la double contrainte de la pulsion et de l’objet qui court tout au long du développement pour prendre son sens et son aspect définitif plus ou moins acceptable ou défectueux au cours de l’adolescence ».

L’adolescence nécessite, dans le sens d’une construction, un travail de  mentalisation, lui-même dans un rapport d’étroite dépendance au travail de représentation des motions pulsionnelles. A contrario, la dynamique peut évoluer, à contre-courant, allant vers une déconstruction individuelle correspondant à un travail de  démentalisation. Autrement dit, l’adolescent est contraint à partir à la rencontre du culturel qui « porterait la responsabilité de réaliser les aspirations bloquées du passé avec de nouveaux objets dont le rôle de relais est méconnu ».
C’est l’inscription du processus d’adolescence dans le processus de civilisation socio-culturel et l’élaboration de la complémentarité des sexes et par là de la bisexualité psychique. Se définit alors tout un travail psychique qui part de la biologie pour aller vers l’identification : Paraphrasant P.Aulagnier, on peut dire que le désir de l’autre “interprète” les éprouvés et permet leur représentativité.  On pourrait résumer cette situation à travers le terme de crise qui permet qu’un sujet advienne, rappelons-nous cette phrase de ce même auteur : construis ton passé pour définir ce temps.
 
Je voudrais insister sur la nécessité d’un appel à la figurabilité qui accompagne ce processus dans une reprise de l’infantile et des traumatismes constitutifs. S.Freud parle « d’exigence de figurabilité » et il instaure la « séparation nette et définitive du contenu des deux systèmes » au moment de la puberté.
L’“exigence de figurabilité” qui renvoie à la représentance  ne peut fonctionner qu’en référence à la fonction  du système préconscient  qui  organise les fluctuations  progrédientes ou régrédientes de la  circulation des quantités d’énergie qu’il  lie.  S’y ordonne un récit témoin d’une temporalité à l’œuvre. Lieu du travail de symbolisation, organisé par le refoulement il est envisagé comme une salle de montage, un laboratoire dont les logiques primaires sont l’élément moteur, les agents de transformation et la pensée onirique en train de se faire.( M.Neyraut8 ) . Il participe de la relation entre les processus primaires et secondaires au sein d’un trajet défini comme une générativité de l’intermédiaire contenant les racines de la tiercéïté.

Christine Jean-Strochlic, psychanalyste SPP.


NOTES :


  1. M.Fain, D.Donabedian, psychosomatique et pulsion,
  2. A.Green (1993) le travail du négatif, Ed de minuit.
  3. A.Green,(2010) Illusions et désillusions du travail psychanalytique, Odile Jacob ;p 233.
  4. P.Gutton p.280 Adolescence 35
  5. P.Denis, éloge de la bêtise, Paris, PUF, 2001
  6. J.Gammill (2007) la position dépressive au service de la vie, Editions In Press, p 66.
  7. R.Cahn,(1998) L’adolescent dans la psychanalyse. L’aventure de la subjectivation. Paris PUF
  8. M.Neyraut(1997) Les raisons de l’irrationnel, les logiques des processus primaires, le fil rouge, PUF,109.


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