Eclairages

Eclairages


Article de : Benoit Servant
Psychanalyste, membre de la SPP (Suresnes); psychiatre, chef de service de l’hôpital de jour soins études de la clinique Georges Heuyer (Paris 13ème).

L'oeil écoute

Publié le 28/10/18

Lorsque Gustave est venu me voir, il m’a tout d’abord indiqué qu’il avait déjà fait une analyse sur le divan, de nombreuses années, sans que se soient échangés plus de quelques mots entre son analyste et lui, et qu’il avait le sentiment que cela n’avait guère amélioré les difficultés pour lequelles il l’avait engagée et poursuivie avec sérieux pourtant. Aussi, me dit-il, s’il venait aujourd’hui, sur les conseils de son psychiatre, c’était certes pour faire une nouvelle tentative de travail analytique, mais en face à face, décidé cette fois « à y voir plus clair ». De fait, l’analyse va s’engager d’une manière sans doute toute différente de son expérience précédente, puisqu’il s’y montre très prolixe, et moi guère silencieux. Dialogue appuyé sur un échange de regards constant durant les séances.

Disons tout d’abord que sa plainte essentielle concerne son sentiment d’avoir en grande partie gaché sa vie, faute de s’engager réellement, faute d’avoir fait le jour même ce qu’il ne pouvait s’empêcher de remettre au lendemain. Son inhibition principale concerne sa vie affective et sexuelle, puisqu’il n’a pas réussi à avoir de relation amoureuse durable jusqu’à ces dernières années.

A travers les éléments de son analyse se dessine pour moi une certaine compréhension de ses difficultés, qui donne une grande place à la question du regard : son regard sur ses parents, leurs disputes, leur intimité ; regard des autres sur lui, et plus précisément de sa mère: surveillance continue, contraignante mais rassurante; crainte du regard d’un enfant sur lui, aussi chargé d’ambivalence que le fut le sien sur ses parents, et en particulier son père (si peu présent et rassurant).

J’en retire cette construction : un regard trop distant et peu attentif de son père, contrastant avec un regard omniprésent et scrutateur de sa mère, chargé d’ambivalence. D’un côté Gustave se sent jaugé à l’aune de ses performances, du moins celles qui comptent aux yeux de la mère, et plus encore de son obéissance. De l’autre il représente son père aux yeux de sa mère, qui exerce sur lui le pouvoir qu’elle n’a pas sur celui-ci, et l’humilie en le rabaissant et en lui imposant une soumission infantilisante jusque tard dans sa vie.

Mais lui s’accommode relativement de cet amour tyrannique et exigeant, renonçant à prendre femme et à fonder une famille, tout en s’y opposant sourdement par une attitude de refus surtout passif de l’autorité. C’est à mes yeux la source principale de ses empêchements.
 Le visible concentre ainsi en lui les enjeux de ce qui n’a pu s’exprimer dans la tendresse, la reconnaissance et l’amour, et s’est fixé sur les signes extérieurs censés protéger de la castration et de l’abandon, mais venant inversement en menacer s’ils manquent.

L’hypothèse plus générale que je propose de développer à présent, à partir de ce cas, est donc celle d’un surinvestissement de signes visibles de la puissance, et inversement de l’impuissance, qui viendrait en lieu et place d’un investissement narcissique « bien tempéré ». Celui-ci résulte au contraire de l’établissement, grâce au regard réfléchissant de la mère sur son enfant, d’une homosexualité primaire en double (Roussillon, 2008). Si le regard de la mère (et à vrai dire tout son comportement : sa voix, ses gestes, son attention globale) réfléchit suffisamment bien ce qu’il éprouve à l’enfant, celui-ci en retire un sentiment de sécurité narcissique. A défaut, cela provoque son incertitude sur l’investissement dont il est l’objet par sa mère et la recherche de signes d’intérêt dans son regard, car celui-ci n’est jamais acquis, positivement à travers ses qualités, ses performances, sa capacité à répondre aux attentes de sa mère, ou négativement, en suscitant sa colère, son mécontentement, ou son inquiétude.

Mais à scruter ce regard mystérieux, imprévisible, l’enfant va y découvrir aussi les signes du désir de la mère, ce que Laplanche a qualifié de « signifiants énigmatiques » (Laplanche, 1987). Désir pulsionnel pour un autre, mais aussi pour l’enfant lui-même, et tout aussi angoissant.

Ce surinvestissement du visible se trouve en jeu dans le « coup de foudre », ainsi qu’en parle éloquemment Paul-Laurent Assoun (Assoun, 2001, p. 148), comme « solution » à l’angoisse de castration. Il rejoint donc ici Janine Chasseguet-Smirgel (Chasseguet-Smirgel, 2006), et la recherche du « brillant » chez le pervers, de l’apparence au détriment de l’authenticité.

L’investissement par la mère (et en conséquence par l’enfant) d’un « objet », attribut de l’enfant, bien délimité, positif ou négatif, dans un registre narcissique ou libidinal, va remplacer par vicariance l’investissement de l’enfant lui-même, et pour lui-même.

Un autre cas exemplaire va venir illustrer cette vicariance. Il s’agit d’un homme, Pierre, d’une cinquantaine d’années, venu me consulter sur injonction judiciaire après qu’il ait été poursuivi et jugé pour exhibitionnisme sur la voie publique. La psychothérapie qu’il a poursuivie avec moi a permis de comprendre que ce trouble du comportement était survenu dans une période particulièrement difficile au cours de laquelle, alors qu’il se trouvait menacé et dévalorisé dans une nouvelle situation professionnelle, il ne s’était pas senti du tout soutenu ni compris par sa femme. L’absence d’affection de celle-ci, dans un moment où il en avait particulièrement besoin, était venu réactiver l’expérience de son enfance, d’une grande froideur maternelle.

Il est frappant de voir ici comment une attente d’attention et d’amour se déplace de manière irrationnelle, mais néanmoins implacable, sur la tentative d’attirer l’attention (et l’admiration ?) par l’exhibition chez Pierre de son sexe, un homme qui a par ailleurs parfaitement conscience de caractère absurde et destructeur pour sa vie sociale d’un tel comportement (d’autant plus qu’il ne prenait aucune espèce de précaution pour s’éviter les poursuites de ses actes, bien au contraire, comme s’il avait cherché aussi à attirer l’attention des autorités, ce qui le ménera aussi jusqu’à moi).

Paul Denis (Denis, 2017, p. 153) résume ainsi l’ambivalence foncière du regard : « Le regard d’autrui, selon le type de relation établie, peut donc soit porter atteinte à autrui, le blesser, soit au contraire lui tendre un miroir dans lequel il percevra un retour de ce qu’il éprouve lui-même et lui en favorisera la découverte par l’élaboration psychique.[…] Le regard de compréhension soutient la construction de l’identité et du monde interne, le regard de seule emprise la restreint, la mine ou l’abolit ». Je rattacherai ce point de vue aux deux polarités du regard reconnues par Geneviève Haag chez le nourrisson (Haag, 2018, p. 120), enveloppante et pénétrante. Et cette bipolarité rejoint la thèse de Marcelli (Marcelli, 2009) qui oppose le regard chez l’animal, très lié à la prédation (chez le prédateur comme chez la proie), et chez l’homme, où il s’élargit à la reconnaissance. A ce titre, l’échange de regard participe de la fonction contenante (Golse, 2008) et phorique (Delion, 2018). Peut-on en rapprocher la réflexion de Guy Lavallée sur la « double boucle contenante » qu’il décrit dans L’enveloppe visuelle du Moi (Lavallée, 1999) ?

La littérature nous donne des illustrations empreintes d’émotions violentes de cette ambivalence.
Chez James tout d’abord, dans son roman La coupe d’or. Je pense ici à la scène où tout bascule entre Maggie et son mari Amerigo, quand celle-ci lui fait comprendre, sans un mot, et par le seul échange de regards, qu’elle sait tout de son infidélité :
« Laissée seule avec son mari Maggie ne dit toutefois rien sur le moment ; elle ne fit qu’éprouver le fort et dur désir de ne pas le regarder en face tant qu’il n’aurait pas pris le temps de se composer un visage. Elle l’avait suffisamment vu pour s’en faire une idée claire et décider comment agir : elle l’avait vu saisi de surprise au moment où il était entré. » (James, 2013, p. 510).
Maggie réalise le pouvoir qu’elle acquiert ainsi à lire dans les yeux de son mari l’aveu de son mensonge.

Un second exemple va nous en être fourni par Proust, illustrant ici la vertu consolatrice du regard. Exemple d’autant plus remarquable qu’il s’agit ici du souvenir, chez le narrateur, du visage aimant de sa grand-mère :
« Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je souffrais d’une crise de fatigue cardiaque, tâchant de dompter ma souffrance, je me baissais avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eux-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s’enfla, remplie d’une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. L’être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l’âme, c’était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n’avais plus rien de moi, était entré, et qui m’avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l’apportait). Je venais d’apercevoir dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand-mère telle qu’elle avait été ce premier soir d’arrivée (…) dont (…) je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante ». (Proust, II, p. 756)
Le narrateur a ainsi pu intérioriser le regard bienveillant de sa grand-mère, et l’évoquer dans un moment de détresse. Ce qui rejoint le sens du poème de Baudelaire, Le chat. A ce regard bienveillant s’oppose chez Proust le regard d’Albertine, qui témoigne de son inacessibilité irréductible, malgré sa réclusion chez le narrateur, et entretient la jalousie de celui-ci.

Ainsi le regard peut-il s’avérer soit menaçant, intrusif, persécuteur, soit au contraire restituer le sujet à lui-même. Dans ce dernier cas, il me semble que c’est toujours parce que ce regard permet une forme de transitionnalisation entre le sujet et l’autre, il témoigne de l’expérience d’une aire partagée respectueuse de l’identité de chacun.Sur ce plan la réflexion de François Jullien sur le Paysage pourrait nous éclairer (Jullien, 2014).
Dans sa conception, issue de de la pensée chinoise, la contemplation du paysage, ou plutôt l’immersion dans le paysage, représente une expérience spirituelle dans la mesure où le champ d’éléments mis en tensions (montagne-eau ; vent-lumière), à l’image de la vie, permet ce que nous appelerions en langage psychanalytique une projection des mouvements internes psychiques. C’est une forme de dialogue qui s’établit ainsi entre l’homme et la nature, qui vient renforcer chez le premier son sentiment d’appartenir à la seconde, bien que cette expérience soit d’abord celle de l’altérité : double altérité, de soi par rapport au monde, mais aussi altérité externe du monde (dans ce jeu de contrastes que constitue le paysage : il oppose ainsi la pleine mer, ou le sommet de la montagne, uniformes, au bord de mer, alliant terre et mer, ou à la montagne alliant sommets et vallées), renvoyant à l’altérité interne.
François Jullien évoque également tout le champ de la conception chinoise de la peinture de paysage, qui sera en harmonie avec celle du paysage lui-même.

Ce qui me permet de faire le lien avec ce que peut nous apporter sur ce plan l’expérience de la peinture.
Je souhaiterais à ce sujet me référer uniquement à une œuvre importante de Kupka, La baigneuse, également nommée L’eau.
Ce tableau illustre en effet à mes yeux tout particulièrement la dimension transitionnalisante de la peinture, puisqu’en représentant une baigneuse à moitié immergée, elle associe étroitement ce qui émane des objets extérieurs, et ce qui vient de l’observateur (le paysage terrestre se reflétant dans l’eau, avec cette qualité subjective, l’eau elle-même tel un miroir étant une métaphore du regard maternel qui permet à l’enfant de mieux assimiler la réalité externe). Et surtout l’effet esthétique produit est extraordinaire, le spectateur ayant vraiment l’impression de plonger comme dans un rêve dans ce paysage terrestre et aquatique, intimement mêlé au corps nu de la baigneuse. Il est ici invité (en imagination !) à s’immerger dans cette eau-paysage, ainsi que dans le corps de la femme, à s’y fondre en voluptueuses sensations qui le renvoient aussi à son monde interne.L’intérêt principal m’en semble donc être de se dégager ainsi du clivage entre soi et l’extérieur, pour rétablir l’altérité interne, en écho à l’altérité perçue dans le monde. Cet écho permet au contraire de sentir la continuité entre soi et le monde, dans l’altérité.

Et c’est pourquoi je me permets de faire le lien avec la réflexion de François Jullien sur la rencontre, dans le très beau texte de son livre récent, « Si près, tout autre » (Jullien, 2018, ch.V). Il ne s’agit plus ici de la relation entre le sujet et le monde extérieur, mais entre le sujet et l’autre sujet. On y retrouve le même enjeu de reconnaître la pleine altérité de l’autre, à laquelle le sujet doit s’ouvrir, tout en établissant du commun, du partage.
Je pense sur ce plan que l’échange de regards est une dimension essentielle de la relation à l’autre, depuis la naissance. Il est en effet en tout premier lieu marque de l’attention portée à l’autre, sans autre objet, et donc signe de cette disponibilité inconditionnelle, dont je disais plus haut qu’elle permettait l’établissement d’une assise narcissique de base suffisante (et inversement, si elle vient à manquer). Ne serait-ce une des sources de ces rêves de nudité, pour une part, avant qu’ils ne soient « contaminés » par la tentation de la séduction, dont l’envers est immédiatement l’envie, et donc l’ambivalence de l’objet ?

C’est alors la condition établie pour que le sujet puisse exposer devant l’objet ses contradictions internes, ses manques, ses fragilités.
C’est un processus que nous avons cru repérer comme un temps fécond et mutatif dans les prise en charge en institution, en hôpital de jour soins-études, dans l’engagement d’une rencontre véritable, et que nous avons dans un travail précédent appelé la relation d’alter ego (Hagmann, Servant, 2011).
La conflictualité interne qui peut alors s’exprimer, par l’écho qu’elle trouve dans la conflictualité externe au sein de l’équipe, permet d’aborder celles-ci non comme du « mauvais » à éliminer, mais comme élément de la condition humaine dans sa complexité, et du nouage de la vie psychique individuelle avec la vie relationnelle. C’est tout l’intérêt pour moi d’un regard psychanalytique en institution.
Ce travail passe par la nécessité de notre part d’une acceptation inconditionnelle de ce que pourrait nous montrer de lui notre patient, afin qu’il se sente la possibilité de le faire.

Je souhaite à présent l’illustrer par le cas d’une de nos patientes d’hôpital de jour, Camille, qui s’est adressée à nous car elle vit recluse chez elle, sans autre contact quasiment que sa famille, depuis plusieurs années où elle se sent incapable d’aller à l’école.
Cette impossibilité est survenue relativement brutalement à la suite de la colère de son institutrice envers un autre enfant. Aucun des moyens mis en œuvre par les parents ne parvient alors à surmonter ce blocage. Camille refuse donc de se soumettre de nouveau au regard d’un adulte dont l’expérience lui a montré qu’il pouvait être impitoyable et plein de colère. Durant toutes ces années (elle entre en Terminale quand elle arrive chez nous), elle poursuit sa scolarité à domicile avec des cours particuliers.
A notre grande surprise, Camille va assez facilement d’une part venir à notre Hôpital de Jour, et surtout reprendre progressivement ses cours dans un cadre scolaire certes aménagé, mais intermédiaire entre le cours individuel et la classe ordinaire (classe à petits effectifs). Les difficultés vont toutefois réapparaître à l’approche du Bac, ce que nous interpréterons comme témoignant plus de sa crainte de la réussite (qui l’entrainerait tout naturellement à engager des études en milieu ordinaire) que de l’échec. Elle échouera de fait, mais ce qui va davantage nous surprendre de nouveau (mais en sens inverse de l’année précédente) c’est la réapparition d’un blocage massif pour aller en cours à la rentrée suivante, précisément après que son professeur principal lui ait demandé d’assister à l’ensemble des cours.

Ce blocage va durer quasiment toute l’année, année qui va se montrer néanmoins riche sur le plan des soins.
Précisons que Camille est une jeune femme par ailleurs sympathique, ouverte, intelligente, ayant de très bonnes relations avec ses parents et son frère, avec qui il ne semble y avoir aucun conflit, et qui se révélera à l’Hôpital de Jour très sociable et appréciée par les soignants comme les autres patients. Remarquons toutefois qu’elle dit rarement ce qu’elle pense, préférant se faire l’écho du point de vue des autres.
Ce qui ne manquera pas de nous frapper cependant, c’est la difficulté d’élaboration de ses difficultés, en particulier face à toute situation conflictuelle.
La réapparition du blocage scolaire va donc nous obliger à réfléchir à ce qui s’y trouve en jeu, travail que nous avions peut-être négligé la première année en raison de caractère quasi miraculeux de son amélioration.

Nous allons alors être plus attentif à sa façon, courtoise mais ferme, de répondre par la négative à toutes nos propositions pour tenter de surmonter son empêchement. Et plus encore nous serons amenés à repérer que, par ailleurs, Camille mène sa vie assez tranquillement à l’Hôpital de Jour, sans nous déranger, mais à condition que nous ne la dérangions pas, et que nous la laissions faire à peu près ce qu’elle veut, comme si elle aspirait à se fondre dans le paysage. Ce qui nous aménera à considérer qu’elle se comporte à peu près comme un chat dans sa maison, animal qu’elle affectionne.
Nous la retrouvons ainsi volontiers confortablement installée, voire allongée, dans un des « coins » de l’établissement, souvent lieu d’observation privilégié des allers et venues.

Enfin, point remarquable, elle réussit à ce que nous acceptions au fond assez bien cette attitude pourtant franchement désinvolte au regard de la raison de sa présence chez nous ; comme si nous avions renoncé à attendre quelque chose d’elle, que nous avions accepté de la prendre comme elle est, et suspendu pour elle toute menace d’avoir à rendre des comptes, de se retrouver soumis au regard inquisiteur qui avait sonné le glas de sa scolarité.
Nous éprouvons toutefois le besoin de nous dégager de la situation d’emprise qui semble être le noyau de l’inhibition familiale, à laquelle n’échapperait que le frère. Soumission à un personnage tyrannique auquel on n’ose s’affronter car toute agressivité à son égard est lourde de menaces d’atteinte irrémédiable, de rupture, et de crainte de le perdre. Soumission réciproque, plus sourde, mais d’autant plus serrée, en raison des mécanismes d’identification projective en jeu, cette fois de toute part (entre les membres de la famille, et entre eux et nous) ; je pense là tout particulièrement à ces attitudes de dépendance qui visent à s’assurer la présence de l’autre proche, et s’opposent à toute séparation. Nous avons actuellement le sentiment que Camille pourrait rester des années chez nous, comme elle est restée des années sans sortir de chez elle.

L’identification projective permet en effet de déposer chez l’autre une partie de soi, et donc d’échapper au regard redouté. Mais elle dépossède du même coup le sujet d’un regard possible sur lui-même, le rend aveugle à ses propres impasses, ce que nous constatons avec Camille. C’est ce qu’Ogden (Ogden, 2014, p. 94) décrit comme « effondrement partiel du mouvement dialectique entre la subjectivité de l’individu et l’intersubjectivité dont la conséquence est la création d’un tiers analytique aliénant ». Le processus thérapeutique vise alors la « réappropriation des subjectivités (transformées) par les participants en tant qu’individus séparés (et néanmoins dépendants). Cela s’accomplit à travers un acte de reconnaissance mutuelle. »

C’est dans ce sens que nous avons multiplié les propositions nouvelles : il s’agit à chaque fois d’une proposition susceptible de déplacer le regard qu’elle a sur sa situation, par l’échange possible sur ce qu’il y a à voir avec des soignants, ou sa famille. Manière donc de relativiser le poids du regard, d’un regard auquel on prêterait un pouvoir particulier (tout comme depuis le début la multiplicité des regards de notre équipe).
Ainsi, on pourrait opposer les manières différentes dont Gustave, Pierre, et Camille ont fait face à une même carence de support narcissique de base par le regard : les deux premiers, chacun à sa façon en surinvestissant de manière ambivalente le regard posé sur une partie d’eux-mêmes ; la dernière tout au contraire par une tactique de « sous-marin » (l’identification projective), en tentant plutôt de se faire oublier et de s’installer comme un animal domestique dans le foyer. A chaque fois, il s’agit pour l’analyste de rendre son regard suffisamment réceptif pour qu’il puisse devenir support de réflexivité, privilégiant sa dimension contenante, ainsi que l’évoque le poème de Baudelaire, Le chat :

Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime
Tirés comme par un aimant
Se retournent docilement
Et que je regarde en moi-même,

Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles
Clairs fânaux, vivantes opales
Qui me contemplent fixement
Benoît Servant

BIBLIOGRAPHIE
Assoun P.-L. (2001), Le regard et la voix, Paris, Anthropos, p. 148.
Chasseguet-Smirgel J. (2006), Ethique et esthétique de la perversion, Paris, Champ Vallon.
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Golse B. (2008), Du corps à la pensée, Paris, Puf.
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Hagmann V., Servant B. (2011), Se rencontrer, se connaître, se séparer : la cure des états limite en hôpital de jour soins études, Revue Française de Psychanalyse, 2011/2, La cure des états limite, Paris, Puf, p. 455-465.
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Lavallée G. (1999), L’enveloppe visuelle du Moi, Paris, Dunod.
Marcelli D. (2009), Se regarder les yeux dans les yeux : un privilège des êtres humains ?, Le Carnet Psy, 2009/9 n°139, p. 25 à 33.
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