Entretiens

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Article de : Laurent Danon-Boileau
Laurent Danon-Boileau est psychanalyste, membre titulaire formateur de la Société psychanalytique de Paris, professeur émérite en linguistique à l’université Paris-Descartes et écrivain.
Il a notamment publié Des enfants sans langage et La parole est un jeu d’enfant fragile et Voir l'autisme autrement.

Entretien dirigé par Amélie de Cazanove, psychanalyste SPP

Autismes, Psychanalyse et Politique. Entretien avec Laurent Danon-Boileau

Publié le 15/12/16

Nous avons demandé à Laurent Danon-Boileau de nous accorder un entretien pour qu'il nous livre son sentiment et ses réflexions sur les débats autour de la psychanalyse et de la prise en charge de l'autisme. Psychanalyste et linguiste, il propose une approche de l’autisme appuyée sur une longue pratique notamment de psychothérapeute au centre Alfred-Binet. 

Les Enfants de la Psychanalyse : Nous aimerions échanger avec vous et avoir votre commentaire sur ce qui vient de se passer autour de ce projet de résolution de Loi déposé par Daniel Fasquelle le 8 Novembre 2016 et qui tentait d'interdire la Psychanalyse dans la prise en charge de l'autisme. Heureusement rejetée par l'Assemblée, il n'en reste pas moins que cette nouvelle attaque contre la Psychanalyse et les psychanalystes a secoué notre Landernau et a réactivé un débat très polémique.
Cette question a déjà fait l'objet de recommandations de la HAS en 2012 qui ont grandement malmené nos pratiques en Institution et engendré une méfiance, voire un rejet.
Pourquoi ce débat réapparaît-il dans le contexte actuel ? Est-ce le fruit d'un seul homme et de quelques associations de parents d'autistes ? Est-ce un mouvement général, une chasse aux sorcières orchestrée par quelques politiques ?

Laurent Danon-Boileau : Cette proposition de résolution laisse pantois. Elle a été rejetée, et c’est bien. Elle était inacceptable mais il faut essayer de comprendre comment et pourquoi un député élu par des gens qui placent en lui leur confiance a pu en arriver à ces excès. Et recueillir sur son texte la signature de 94 autres députés. Elle est symptomatique d’une évolution qui va bien au-delà du rejet de la psychanalyse. Il y a une versatilité colossale des mouvements d’opinions aujourd’hui, puisque sur les 94 députés  qui avaient signé la proposition initiale de Daniel Fasquelle, il n'en restait plus qu'un, le 8 décembre dernier, pour le soutenir à l'Assemblée Nationale.  Entre temps une pétition lancée par le Dr Gintz s’opposant à cette proposition  avait circulé et avait recueilli 5.557 signatures.

Reprenons d’abord les principaux jalons de la remise en cause institutionnelle du rôle de la psychanalyse dans le soin aux enfants autistes.
En 2012 la haute autorité de santé a formulé des recommandations en matière d’autisme qui mettaient la psychanalyse un peu à l’écart du soin en raison du fait qu’elle ne faisait pas l’objet d’un consensus. Mais il s’agissait de recommandations. C’était déjà problématique, mais en un sens limité. Puis est venu le 3e plan Autisme.  Au lieu de promouvoir un soin intégratif favorisant la conjonction des types de prise en charge et faisant sa place à la psychanalyse dans cette diversité, il prône le « tout éducatif » et le recours exclusif aux méthodes comportementales.
Le troisième temps est la proposition Fasquelle. Elle visait à rendre les dispositions de la HAS “ juridiquement contraignantes pour les professionnels qui travaillent avec des enfants autistes". Comme l’a souligné après d’autres la pétition lancée par le Dr Gintz, si cette proposition avait été  adoptée, cela  aurait fait jurisprudence et il n'y aurait eu aucune raison pour que l’obligation ne s'étende pas à d'autres champs de la pathologie. Le projet voulait par exemple obliger la Fédération Française de Psychiatrie à reconnaître officiellement les recommandations de la Haute Autorité de Santé « sans aucune réserve et officiellement ». C’est évidemment l’avènement d’une forme explicite de science d’état. On croyait cela réservé aux totalitarismes. On s ‘est aperçu que cela devient compatible avec la démocratie dans l’esprit de certains démocrates. Je ne pense pas en effet que Laurent Wauquiez, Bernard Debré ou Nathalie Kosciusko-Morizet, qui ont paraphé le texte initial ne soient pas des démocrates. Et c’est précisément cela qui est inquiétant. Quand on commence à voir une pratique thérapeutique reconnue qui fait l’objet d’une condamnation et d’une interdiction on frémit. Quand on commence à dire comment les professionnels doivent s’y prendre pour un soin psychique à destination d’une population particulière, alors qu’on n’a aucune certitude on frémit. Il y a des associations de parents qui sont farouchement hostiles à la psychanalyse. Très bien. Il serait stupide de vouloir les contraindre à aller trouver les psychanalystes. Mais il y a aussi beaucoup de parents d’enfants autistes qui ont trouvé auprès des analystes des gens qui les aident  et qui par ailleurs sont pleinement au fait de l’ensemble des techniques actuelles concernant la prise en charge de leurs enfants. Il ne faut pas croire que les psychanalystes soient à l’écart des avancées de la science.

EdeP : Il y a donc un problème éthique à interdire les prises en charges d'autistes par des psychanalystes.

LDB : Oui il y a un problème éthique à interdire les prises en charge d’enfants autistes par des psychanalystes. Mais les analystes sauront toujours se défendre. La vraie catastrophe c’est que ceux qui veulent interdire  le soin analytique ne mesurent pas ce qu’ils vont faire perdre aux enfants autistes.

EdeP : Les recommandations de la HAS précisaient que les pratiques psychanalytiques dans le traitement de l'autisme n'étaient pas "consensuelles". Existe-t-il aujourd'hui des pratiques qui seraient consensuelles dans ces prises en charge?

LDB : Non, sauf si on interroge des partisans. Du côté des thérapies cognitives, les résultats ne sont pas uniformément couronnés de succès, loin s’en faut. De nombreuses enquêtes le montrent. Des gens comme Laurent Mottron au Canada, après avoir manifesté de l’intérêt pour certaines thérapies comportementales s’est vigoureusement élevé contre leurs excès sans être favorable pour autant à la psychanalyse d’ailleurs. Souvent en fait ce ne sont pas tant les méthodes qui sont le plus contestables que les gens qui les pratiquent. Il y a des gens qui pratiquent les méthodes comportementales comme un dressage, d’autres qui sont en mesure d’adapter la méthode aux exigences spécifiques de l’enfant. Le drame advient quand un thérapeute est fanatiquement convaincu de ce qu’il doit voir et doit faire et qu’il en vient à « croire » à sa méthode  au point de ne plus rien voir de ce qui se passe dans la séance et que tous les événements qui s’y déroulent ne peuvent servir qu’à confirmer ce qu’il sait déjà. Si l’on ne se laisse pas surprendre par un enfant on ne peut pas savoir ce qu’il a de singulier et l’on ne peut pas s’adapter à sa manière d’être à lui.

Mais laissons de côté un instant l’affrontement psychanalyse/comportementalisme.  Quand on voit par exemple la timidité avec laquelle la HAS a pu recommander le travail en psychomotricité alors que c’est essentiel de tenter de rendre un enfant autiste plus familier avec ce  qu’il ressent physiquement,  que ses sensations  tactiles visuelles et sonores le terrifient en permanence parce qu’elles sont dissociées les unes des autres, on croit rêver. Si le consensus avait un sens, tout le monde aurait dû se retrouver autour du travail de la psychomotricité, qui permet  l’organisation des sensations du tonus et de la posture, ce qui est essentiel. Quitte ensuite à s’écharper pour ou contre la psychanalyse. Le terme de psychomotricité n’apparaît pas dans les débats de l’assemblée. Seul y figure celui d’orthophonie parce que les orthophonistes peuvent se former aux méthodes cognitives type ABA.

EdeP : Ce projet de Résolution allait jusqu'à proposer de pénaliser les Psychanalystes, le gouvernement y était invité à "condamner et interdire les pratiques psychanalytiques sous toutes leurs formes". Ce rejet de la psychanalyse dans son ensemble amène à poser la question du tort des psychanalystes.  Et donc, si les psychanalystes doivent faire leur autocritique sur la question de la prise en charge de l'autisme, quelle serait-elle?

LDB : La souffrance des enfants autistes et de leur famille est immense. Et les réponses des psychanalystes, jusqu’à il y a environ 30 ans ont été insuffisantes, c’est incontestable. Mais ce que ne voient pas des gens comme le Député Fasquelle c’est que cela fait 30 ans que les psychanalystes ont changé. En quoi ? D’une part aucun psychanalyste digne de ce nom ne dira aujourd’hui que l’autisme des enfants est la faute des parents ou de la mère. D’autre part aucun psychanalyste digne de ce nom ne dira que la psychanalyse toute seule peut soigner un enfant autiste. Vouloir soigner un enfant autiste avec la psychanalyse seule est une erreur grave, mais vouloir le soigner en excluant la psychanalyse du traitement est une erreur grave également. Le traitement d’un enfant autiste doit être intégratif, il doit comporter : psychomotricité, orthophonie, traitement cognitivo-comportemental, ergothérapie, travail de groupe, psychothérapie psychanalytique. Un autre tort immense des psychanalystes c’est pendant longtemps de ne pas avoir fait et de ne pas avoir voulu faire d’évaluation « chiffrée» de leurs traitements et des enfants qu’ils prennent en charge. Il faut pouvoir mesurer la progression du traitement avec psychanalyse à la fois pour pouvoir faire reconnaitre ses succès dans la contestation, mais surtout pour  mesurer   chez  un enfant, tous les six mois, tout ce qui a évolué, et les aptitudes émergentes qui se dessinent.  Maintenant les psychanalystes évaluent régulièrement leurs traitements et c’est particulièrement probant. Mais la polémique fait qu’on n’en parle pas.

Toutefois, le point essentiel de notre différence avec nos adversaires n’est pas là. Il est dans le fait que pour nous il n’y a pas « l’autisme » avec une solution qui devrait s’appliquer uniformément à toutes les personnes autistes sans tenir compte de leur personnalité, du degré de gravité de leur trouble et du contexte familial. Les discussions qui se sont déroulées à l’assemblée sont de ce point de vue révélatrices. On s’aperçoit que seuls les défenseurs de la psychanalyse parlent d’individus et utilisent le pluriel pour parler des patients autistes. Avec les autres, il s’agit d’une pathologie uniforme.
Or chaque cas est un cas particulier. Il faut pouvoir discuter  de chaque cas avec tous les professionnels qui s’occupent de l’enfant et prendre une décision concertée avec les parents. Ceci d’autant que ce qui est souhaitable à un moment donné (par exemple ne pas exposer l’enfant à un contact quotidien avec un grand groupe d’enfants, donc ne pas le mettre en classe ou en crèche) peut devenir une mauvaise chose à un autre. Les enfants autistes ont une vie psychique souvent riche mais les routines de base cognitives (notamment celles de leur sensorialité) sont troublées et leur façon d’être dans le monde et de se comporter par rapport aux autres s’en ressent colossalement. Leur communication s’en trouve empêchée, ce qui fait qu’on risque souvent de méconnaitre leur monde interne. Il faut donc prendre le problème par tous les bouts. Par le biais rééducatif des thérapies cognitives, mais aussi en incitant l’enfant à apprécier l’échange, en le laissant produire des signes à sa façon et en partant de ce qu’il propose pour lui montrer qu’on le comprend. Il ne faut pas faire que cela. Il faut aussi des professionnels qui lui enseignent des choses de manière plus scolaire. Mais si on ne lui donne pas le sentiment qu’il est quelqu’un qui peut être compris par d’autres, si on ne lui donne pas le sentiment qu’il peut signifier et qu’on peut comprendre les signes qu’il propose, il ne prendra jamais plaisir à la communication et restera terrorisé par ce que l’on risque toujours de faire avec lui trop vite et trop fort.  Trop de traitements comportementaux semblent partir de l’idée qu’un enfant autiste ne pense pas, ne cherche pas à communiquer, que sa tête est une boite vide dans laquelle il faudrait fourrer du savoir-faire, du savoir communiquer. C’est une erreur grave. Il faut donc faire deux choses : d’un côté il faut des traitements avec des gens qui savent attendre et enrichir les productions spontanées de l’enfant. C’est un rôle analytique aussi essentiel que d’interpréter. Et d’un autre côté il faut aussi des professionnels qui enseignent à l’enfant des savoir-faire, et ce peut être le rôle des thérapies cognitives. Ce n’est pas l’un ou l’autre c’est l’un et l’autre.

Il y a 30 ans les psychanalystes pensaient que l’autisme était psychogène. Première erreur. Ils pensaient donc qu’ils étaient les seuls à pouvoir aider les enfants autistes, avec le concours toutefois des orthophonistes quand les enfants ne parlaient pas. Ils n’en sont plus là aujourd’hui. Tout le monde s’accorde à dire que les facteurs sont nombreux, et certains sont certainement d’ordre génétique. Toutefois la même anomalie génétique peut accompagner des manifestations symptomatiques extrêmement diverses. A la fois en intensité et parfois en nature.
La polémique autour du packing est également insensée. Le packing n’est évidemment pas la panacée, mais ce n’est pas non plus une torture. C’est un traitement qui nécessite d’être fait avec un soin extrême et dans des circonstances bien déterminées. Les psychanalystes ne sont pas des brutes. Quand l’enfant a peur, ils ne le font évidemment pas, c’est tout.  Quand il peut être fait, il produit des résultats. Il permet à l’enfant de retrouver un sentiment d’organisation corporelle, d’unité de son corps. Ce qui a probablement fait image c’est que visuellement le packing rappelle la camisole de force. Or c’est tout sauf ça.

De manière générale, soigner un enfant autiste est très difficile, très long, très frustrant. Certains enfants récupèrent bien, d’autres non. Et il est très difficile de savoir dès le départ ceux qui vont récupérer. A niveau de difficulté initiale comparable, certains évoluent mieux que d’autres et il n’y a pas de profils pronostiques assurés.  Or il est difficile de rester dans l’incertitude.  Il y a aussi une autre évidence, pour laquelle se bat justement l’association PREAUT fondée par des psychanalystes, c’est qu’il y a des enfants  de moins de 8 mois qui présentent des signes de trouble dans les échanges et les interactions avec les parents et que si on aide les parents à organiser leur échanges avec les enfants on arrive à faire que les choses s’organisent bien. Le « problème » c’est qu’à cet âge-là on ne peut pas encore parler d’autisme. Le diagnostic ne peut être porté avec assurance que plus tard. Donc, il faudrait attendre. Mais évidemment si l’on attend, les choses se figent. Donc il faut intervenir vite. D’autant qu’on ne saura jamais si les enfants auprès desquels on est intervenu seraient devenus autistes sans intervention. Même s’ils présentaient malgré tout des traits comparables à ceux qui le sont devenus.   Le paradoxe c’est que le dépistage précoce est un des objectifs du 3e plan et qu’apparemment les auteurs ne se sont pas aperçus de ce que les psychanalystes avaient pu faire dans le domaine.

EdeP : La question de la prise en charge et du traitement demeure un point essentiel pour toutes les familles confrontées à cette souffrance.  Comme vous l'avez rappelé cela ne peut se faire sans une prise en charge pluridisciplinaire. Mais vous pourriez peu- être ajouter, comment travaille-t-on avec les autistes aujourd'hui quand on est psychanalyste ?

LDB : La question du traitement souhaitable demeure compliquée. De quels enfants autistes parle-t-on ? Des tout-petits ? Les enfants de 5 ans ? Les pré-ados ? Les ados ? Ceux qui supportent d’être en groupe ? Ceux qui ne veulent pas en entendre parler ? Ceux qui parlent bien ? Ceux qui ne parlent presque pas ? Ceux qui communiquent uniquement par quelques gestes et par le recours à l’écrit ? 
Quand il s’agit de tout petits enfants (avant 5 ans), très souvent ils ont une représentation fragmentée d’eux-mêmes, ils ne se sentent pas unifiés, et ce qu’ils voient ce qu’ils sentent ce qu’ils touchent ce qu’ils entendent restent sans lien. L’objectif premier est de leur permettre malgré cela d’entrer en contact ludique avec l’adulte puis de pouvoir jouer autour d’une ou deux sensations. C’est à la faveur du jeu et du plaisir pris à l’échange que quelque chose peut lentement se réarticuler. C’est souvent dans cette ambiance qu’ils se mettent à parler.
Ensuite pour ceux que l’on voit un peu plus âgés, vers 4 ou 5 ans il faut accepter pendant un long moment de les suivre dans leurs jeux répétitifs et peu à peu de faire déraper ces jeux vers autre chose, vers des jeux d’alternance type à toi/à moi puis progressivement ils mettent du sens dans leurs jeux et l’on peut faire des commentaires oraux, des interprétations qui leur permettent de faire des liens entre ce qu’ils éprouvent et ce qu’ils voient. La situation est évidemment radicalement différente avec les enfants moins en difficulté et plus âgés. A chaque âge de la vie, et à chaque niveau de difficulté avec un enfant autiste il faut penser l’articulation des traitements et le soutien de la famille. Sans compter, évidemment qu’il ne faut pas qu’un des parents, la mère en général, passe la totalité de la semaine à courir d’un spécialiste à l’autre pour les soins à donner à l’enfant. C’est intenable pour la mère. Et l’enfant a rapidement un emploi du temps éreintant. En même temps, il faut une prise en charge souvent très importante. Certaines institutions peuvent fournir l’ensemble des différentes thérapies, mais pas toutes.

EdeP : D'une certaine manière l'orage est passé avec le rejet de la proposition de résolution du député Fasquelle. Mais il faut sans doute s'interroger sur ce qui est soujacent à ce courant idéologique, cette tentative de sciences d'état, où la psychanalyse occupe la place du mauvais objet. La psychanalyse mais aussi la psychiatrie puisque certaines associations de parents souhaiteraient que l'autisme sorte totalement du champ de la psychiatrie. Va-t-on subir une vaste chasse aux sorcières et du coup pourquoi tant de haine envers la psychanalyse ?

LDB : Oui, au-delà des faits, il faut comprendre comment tout cela est devenu possible. Si tout ce à quoi l’on assiste n’était pas pour de vrai, comme disent les enfants, on aurait l’impression d’être dans un mauvais film de science-fiction ou un roman  d’ Orwell où Big Brother  dicte à la pensée et au soin ce qui est scientifiquement correct! On voit monter un totalitarisme, et on l’oublie en raison d’avancées qui se déroulent juste avant ou en même temps parfois. Il y a d’un côté cette proposition de loi et de l’autre le vote du mariage pour tous. Trump après Obama. Il y a aussi une incroyable versatilité de l’opinion. La proposition de loi Fasquelle est soutenue initialement par 94 députés. Et après une pétition, il n’y en a plus qu’un. On voit la montée de l’esprit d’intolérance et des instants d’avancée qui nous distraient de ce mouvement de fond. Et puis des retournements. Comment est-ce possible ?

La question des moyens pèse évidemment sur l’ensemble. Si les thérapies cognitivo-comportementales deviennent la règle, c’est qu’elles peuvent être faites par des éducateurs formés à  des rudiments techniques en quelques semaines . Et ensuite ils couteront évidemment moins cher que les psychiatres qui sont des médecins et même que les psychologues. Dans la représentation sociale ils deviennent comme éducateurs spécialisés, ils sont identifiables comme des enseignants disposant d’une réponse codifiée pour chaque situation. Ce qui est rassurant au regard du public, même si dans certains cas, l’application de la réponse standard, fondée dans un certain nombre de cas, devient absurde dans d’autres. Ce qui est fait là pour l’autisme pourra ensuite se généraliser pour toutes les pathologies psychiques lourdes.
Dans le cas de l’autisme, il y a aussi le souhait de certains groupes de parents d’enfants autistes qui font un lobbying très actif auprès des pouvoirs publics pour éliminer  la psychanalyse du champ du soin.

Mais surtout il y a un changement de fond dans  les idéaux sociaux et démocratiques du domaine de la santé mentale. Ceux qui étaient portés par la libération à la fin de la seconde guerre mondiale sont morts. A l’issue de la guerre, certains psychiatres, les psychiatres que l’on appelait humanistes avaient été révoltés par le traitement des malades mentaux pendant l’occupation, et le fait que beaucoup d’entre eux étaient morts de faim dans les asiles. A la libération, nombre de ces psychiatres sont devenus analystes et ont milité pour que la psychanalyse ne soit pas réservée au traitement de la névrose bourgeoise. C’est leur conviction humaniste qui a construit le soin psychanalytique en pédo-psychiatrie. Des noms de psychanalystes comme ceux de Serge Lebovici, René Diatkine, Michel Soulé ou Roger Misès viennent évidemment immédiatement à l’esprit. C’est cela qui tend à être balayé aujourd’hui au nom des exigences de rentabilité. L’idée de ces psychiatres c’était, au nom de la fraternité, de chercher à comprendre l’individu malade qu’ils avaient en face d’eux pour lui fournir un soin adapté.

Aujourd’hui, l’esprit Fasquelle consiste à appliquer à tous  les patients qui sont classés dans la même pathologie le même traitement. C’est une version de l’égalité qui en fait un synonyme d’identité et exige l’absence de variation entre les êtres humains relevant de la même catégorie nosographique. Et comme les patients autistes sont rebaptisés handicapés, il faut leur permettre, comme aux autres handicapés, d’être le plus rapidement possible avec les autres citoyens, au nom de la lutte contre l’exclusion. C’est une intention louable. Mais en l’occurrence, mettre un enfant autiste dans une classe avec un maître qui a une classe surchargée et qui n’a pas le temps de comprendre  de quoi il retourne ce n’est pas nécessairement la panacée. Tout dépend du maître, de l’élève, du directeur de l’établissement, des parents, de l’assistant de vie scolaire, de la manière dont les autres enfants réagissent. Il est décisif d’être pragmatique et de ne pas raisonner à coups d’a priori. Les querelles médiatiques n’y incitent pas. Pourtant lors de la discussion de la proposition de loi, un député, Nicolas Dhuicq a eu une phrase superbe à propos des personnes autistes « Je n’aime pas le terme de handicap, parce que ces frères humains vivent des réalités différentes», a-t-il dit. Certes il faut intégrer les handicapés dans la société, leur faciliter l’accès à la vie quotidienne, depuis l’école jusqu’aux transports en commun. C’est un objectif essentiel à ne pas lâcher. Mais il faut aussi être capable de juger quel effet cela produit sur ceux qui sont censés en bénéficier. Certains enfants peuvent être intégrés à l’école avec un Assistant de Vie scolaire à leur côté, pas tous. Et pas tout le temps.

Malraux, prophétique, avait écrit « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ». Il avait raison à cela près que le XXI siècle n’est pas religieux mais fanatique et qu’il fait retour à des idées aussi simplistes que violentes pour résoudre des problèmes compliqués. Jusqu’à il y a deux ou trois ans, la seconde guerre mondiale pouvait nous faire réfléchir à l’incidence de l’idéologie totalitaire sur la culture. Aujourd’hui, c’est oublié. Il en résulte deux attitudes qui se donnent la main : d’une part l’émergence d’un fanatisme sans limite en matière de convictions éthiques sociétales ou religieuses, d’autre part la conviction que toutes les questions que la réalité nous pose doivent avoir une réponse technique simple immédiate univoque et télégénique. Si l’on souligne que les choses prennent du temps, que la perspective la plus féconde est dans l’articulation de points de vue qui peuvent être en conflit, on apparaît immédiatement rétrograde ou indécis. La faculté de détour qu’offre la réflexion n’a plus droit de cité. Pas plus que le soupçon. Freud est avec Marx et Nietzsche emblématique d’une réflexion qui questionne l’uniformité de la pensée, et la psychanalyse fait les frais de ce questionnement. A l’heure du fastfood, pas plus que la cuisine lente, la pensée lente et conflictuelle n’a de place. La gastronomie comme la pensée lente deviennent l’apanage des privilégiés. Comme le veut la sagesse Shaddok : « Là où il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème ! »

A cela s’ajoute l’idée que l’accès à l’information est connaissance comme tel : un clic sur internet suffit à tout savoir de l’autisme parce que les informations sont là. Or l’essentiel est dans la confrontation, l’évaluation et la hiérarchisation des données et des idées, pas dans l’accumulation à plat. Et si possible une pratique directe même restreinte du domaine auquel ces connaissances se rapportent. Avec Internet, le bon côté des choses c’est que les questions compliquées ne sont plus réservées aux spécialistes. Mais avec Internet, le mauvais côté des choses, c’est que les questions compliquées ne sont plus réservées aux spécialistes. Internet c’est l’un et l’autre. Ajoutez à tout cela la vieille idée que pour soigner ou enseigner on ne peut manquer de faire souffrir celui que l’on prend en charge et vous comprendrez pourquoi la psychanalyse est exclue du soin à l’autisme. Patient étymologiquement, veut dire celui qui souffre. Et il ne souffre pas seulement de son mal, il souffre aussi du remède qu’on lui applique pour qu’après, ça aille mieux. Le ressort de la thérapeutique et de l’enseignement résident censément dans l’effort douloureux. Parler de plaisir ne fait pas sérieux dans ce contexte et passe pour un rousseauisme suranné.  Or comme on sait la psychanalyse s’appuie aussi sur la question du plaisir : il faut que le patient puisse prendre plaisir à ce qui se passe dans son traitement pour que quelque chose advienne. Même si bien entendu le plaisir ne suffit pas.

EdeP : Pour conclure, comment envisagez-vous l'avenir de la prise en charge de l'autisme dans les institutions de soin ? Y aura-t-il toujours une place pour des pratiques psychanalytiques...

LDB : Je pense qu’il va y avoir un temps de renforcement des méthodes éducatives. Parce que c’est la mode aux Etats Unis. Mais les américains sont déjà en train de se rendre compte que les thérapies qui fonctionnent sont celles qui introduisent dans l’arsenal du soin des pratiques fondées sur le jeu et le développement de l’appétence de l’enfant à communiquer. En outre, l’appui sur la parole de l’adulte qui met un nom sur ce que ressent l’enfant, ses peurs, ses colères, ses tristesses, ses malaises est également décisif, et les américains y viennent. Nous sommes donc quelques-uns qui ne désespérons pas que les plus farouches adversaires de la psychanalyse ne découvrent finalement les bienfaits de cette parole-là. Quand on se sent fragmenté, morcelé, démantelé, on ne peut pas se passer de l’interprétation d’un autre pour retrouver une unité en soi et une cohérence dans le monde qui vous entoure. Avec un enfant autiste, cela ne peut pas être le seul travail bien entendu. Mais il demeure essentiel.

EdeP : Merci Laurent Danon-Boileau d'avoir accepté de nous livrer vos remarques dans ce contexte houleux. Votre pensée nous permet de mieux comprendre les enjeux, elle est précise et éclairante.

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