Questions animées

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Article de : Marie Laure Léandri
Psychanalyste, membre de la SPP

Psychothérapies d’enfants en temps de confinement : Le choix de la latence

Publié le 28/04/20

Psychanalyste avec des enfants, j’ai pour ma part fait le choix de suspendre les psychothérapies avec ces derniers, mais de maintenir ce que j’appellerai la dimension relationnelle dans le cas de l’analyse d’une fillette. Je précise que les psychothérapies en question concernaient des enfants de six à dix ans, qui évoluent dans un registre nettement névrotique, et que l’analyse est celle d’une fillette dont l’accession au stade génital et à une organisation oedipienne menant à un « halo génital » ( M.Bouvet) a été mise en danger précocement.

Comment penser ce choix de la latence ?
On peut construire ce questionnement en se référant à deux axes bien connus de nous tous : le cadre et le transfert (et son analyse), et articuler ces deux axes fondateurs à la question du couple exhibitionnisme/voyeurisme. Et, partant de là, se centrer tant sur l’effacement des frontières entre réalité et réalité psychique que sur l’effet de confusion potentielle induit entre l’analyste en personne et l’analyste objet de transfert.

Comment en effet élaborer l’exhibitionnisme agi par l’enfant, dans un protocole en « visio », quand il s’inscrit dans une scène par essence intime, j’entends celle de son domicile, de sa chambre ou autre, seuls endroits d’où il peut s’adresser à moi pendant le confinement ? Plus précisément, comment pourrais-je correctement en premier lieu discriminer la mise en jeu et en acte de cette pulsion partielle, en second lieu l’inscrire dans une régression et enfin en comprendre le sens transférentiel, dans un contexte qui prend le risque d’établir l’exhibition elle-même comme cadre ?  D’une certaine façon, interpréter l’exhibitionnisme – qui d’ailleurs ne s’interprète pas systématiquement dans la séance - de mon patient serait au mieux inadéquat, au pire une distorsion. Je ne pourrais pas authentiquement penser qu’il cherche à me faire voir, puisque j’aurais moi-même mis en place les outils du voyeurisme.
Quant à mon voyeurisme, je devrais compter sur une inhibition de grande intensité pour ne pas percevoir et investir ma perception : ah, le voilà LE jouet dont il m’a parlé, LE doudou magnifié qui n’est que ce petit bout de chiffon etc… La curiosité infantile de l’analyste serait menacée de se réaliser brutalement, d’être agie, et en ce sens, je remercie beaucoup Paul Israël de nous faire partager sa pensée d’un cadre protecteur de l’analyste, qui renvoie nous dit-il au cadre comme barrière ou interdit de l’inceste. Dans cette rencontre du fantasme et de la réalité, je craindrais tout autant que la « transitionnalité imaginative » entre mon jeune patient et moi soit, pour moi, beaucoup trop abrasée. Bien sûr cela  altérerait péniblement la dissymétrie, mais encore cette subtile construction à deux d’une réalité fictive qui nous permette de jouer. S.Lebovici avait eu cette formule selon laquelle le jeu est une activité réellement vécue qui pour autant ne cesse d’être perçue par l’enfant comme fictive. C’est toute cette dimension de fiction qui pour moi risquerait de disparaître dans cette intimité, même fictive, dûe au regard obligé dans les outils dits de visio, activant les pulsions voyeuristes et exhibitionistes.     
Quant à la règle fondamentale, si elle connaît des extensions et des aménagements dans la clinique psychanalytique avec l’enfant, elle reste au cœur de toute cure, dans laquelle « le penser » est promu, ce qui permet évidemment de mesurer, parfois d’interpréter, ce qui ne ressort pas de son champ.  La séance avec l’enfant est émaillée d’agirs, et l’enfant comme son analyste ont à analyser leurs sens, avec le quantum de surprises cher aux cliniciens avec l’enfant. Pour ces psychothérapies avec des enfants, je me suis demandée si les maintenir par écran interposé ne nous exposerait pas l’un et l’autre à un brouillage de la qualité particulière des agirs qui appellent réception et remise en sens dans le processus et dans le cours de la séance. La séance – visio avec l’enfant : une pure culture d’agirs ?

Un autre point à questionner de près est celui de la modification brutale de la relation avec les parents de notre jeune patient. La souffrance, la culpabilité et la réticence parfois des parents à admettre qu’ils s’en remettent à un tiers pour aider leur enfant font le lit d’une légitime rivalité avec l’analyste ; quel chemin cette rivalité contre-investie en temps normal va-t-elle emprunter dans le cadre de ces séances, cela s’analysera au cas par cas. Une possibilité malheureuse serait qu’elle flambe, y compris sous la forme de la plus directe séduction : l’analyste dans le salon, prêt à y partager le thé ou le café.

Avec ces pensées d’une latence nécessaire pour la psychothérapie de ces jeunes patients relevant du champ de la névrose, j’ai à l’inverse maintenu les séances d’analyse d’une fillette. Pour elle, un passé de dépression précoce et l’accession difficultueuse à une organisation oedipienne m’ont conduite à opérer une dissociation entre la dimension relationnelle du transfert, et du contre-transfert, et sa dimension analytique. J’ai soutenu cette dimension relationnelle en mettant en place des séances par Skype, aidée par l’organisation toujours très continue de ses parents. Je savais que l’inhibition motrice était suffisante avec cette fillette pour instaurer des séances où elle serait, comme dans mon bureau, assise et calme. Ces séances ont réservé la surprise de la mise en jeu en leur sein de la représentation et de la figuration de la scène primitive,  qui se préparaient mais semblaient encore loin de se présenter. La question de la séduction est dans ce contexte aigüe, le rapproché de nos visages sur l’écran instaurant une intimité et une proximité aux effets paradoxaux. La proximité sensorielle particulière promue par ce media m’interroge, cette fois-ci c’est mon propre exhibitionnisme que je questionne : Flora a toute possibilité de scruter sur mon visage l’investissement fort qui est le mien, Eros trop chaud répare certes une distance dépressogène avec l’objet primaire, mais pourrait bien faire flamber la scène….sans que j’aie les moyens suffisants dans ce contexte pour interpréter et rendre à qui de droit cet amour transféroskypé

Marie-Laure LÉANDRI
Membre de la SPP





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