littérature

Littérature


Article de : Isabelle Louviot
Editrice, se consacre aujourd’hui à des travaux d’encouragement de l’écriture auprès d’adolescents (Labo des histoires) et à des événements valorisant le livre et la lecture (L’île lettrée).
James Carroll Beckwith - The letter (1910)
James Carroll Beckwith - The letter (1910)

Delphine de Vigan, démiurge d’elle-même

Publié le 15/10/15

L. c’est elle. La part exigeante de Delphine de Vigan qui creuse la vérité de l’écriture, qui lutte contre Delphine, la facette sociale, sensible, fragile, touchante, presque commune. Delphine de Vigan, l’auteur qui signe D’après une histoire vraie nous fait entrer dans sa cuisine d’auteur, son intérieur, dans lequel cohabitent Delphine et  L.

Ces deux moi sont mis en scène dans une fiction. Il s’agit de deux personnages, deux femmes qui se rencontrent, s’aiment, se détestent, se cherchent, se fuient, s’engueulent, s’intéressent profondément l’une à l’autre. Forcément, puisqu’elles sont dans le même bateau, celui de l’être, du désir. Un être particulier, celui d’un écrivain qui peine à écrire.

L’écriture du roman est simple, banale. Sous prétexte de reconstituer une histoire annoncée comme « vraie », la narration est précise, méticuleuse. Pas d’envolée lyrique, pas d’exaltation. Tout reste au plus près du quotidien, englué. Pourtant, et c’est le paradoxe de ce roman, cette écriture formelle presque terne, coexiste avec un processus de démultiplication des lectures, comme si Delphine de Vigan contraignant d’un côté sa plume pour que rien ne dépasse, s’employait d’un autre, de façon sourde et résolue, à donner à son texte une étonnante amplitude, une singulière épaisseur.

Plusieurs couches se superposent. La première - évidente celle que l’on voit tout de suite, celle que cherche à nous imposer Delphine de Vigan, celle qui recouvre les autres pour tenter de les masquer - est celle du thriller. C’est l’histoire d’une manipulation. L. rencontrée dans une soirée, prend peu à peu possession de Delphine, s’installe dans sa vie, veut la forcer à écrire le vrai (qui seul, selon L., intéresse les lecteurs), se fait héberger par elle, la coupe de ses amis. Delphine est fascinée par L., parfaite, intuitive, intense, courageuse. Elles ont le même âge, la quarantaine. L. se dit prête à aider Delphine à retrouver le chemin de l’écriture, la vraie, l’unique, celle qui la relie à elle-même.

Cette première lecture ne tient pas très longtemps. Trop de bizarreries interrogent le lecteur sur l’identité de cette femme nommée L. Pourquoi est-elle la seule à ne pas avoir un vrai prénom alors qu’en second plan, évoluent François, Paul et Louise ? Comment se fait-il que l’amitié profonde entre Delphine et L, n’ait jamais aucun témoin, L. s’éclipsant systématiquement quand une rencontre avec un tiers se profile ? Comment croire que L. et Delphine aient pu être dans la même classe de khâgne sans que Delphine ne s’en souvienne, même après de longues conversations avec L., et sans que la photo de classe, précieusement gardée par Delphine, n’en porte la trace ? Toutes ces questions trouvent la même réponse : L. n’existe pas en tant que personnage réel. Elle est une construction romanesque, représentant une sorte de surmoi de Delphine de Vigan. Et le brave François, amant qui passe son temps à lire les autres et à prendre le large, ne s’y trompe pas lorsqu’il suggère à la fin du roman, que peut-être Delphine a eu besoin d’inventer L. pour écrire.

C’est la deuxième couche du roman, deuxième lecture, celle de la lutte au sein de l’écrivain, tiraillé entre l’envie d’écrire (qui puise dans les matériaux de la vie sociale, par exemple, la téléréalité, projet sur lequel souhaite un moment travailler Delphine) et la nécessité d’écrire, profonde, tyrannique, sans compromis possible. Dans le roman, Delphine incarne la première et L. la seconde. Idée, habile et troublante, d’utiliser le procédé de la fiction (une rencontre, des personnages, la vie entre eux, leur relation) pour mettre en scène l’intérieur, impossible à sonder, inaccessible. C’est cette lutte permanente que montre Delphine de Vigan. Elle expose le duel intime, épuisant mais fertile, de l’écriture. Ce tiraillement constant entre le visible, l’audible et l’insondable, l’intérieur, qu’inlassablement l’écrivain, cherche à mettre en mots. La fin du roman est à ce sujet particulièrement troublante car les deux personnages écrivent ensemble dans une même maison, chacune un texte. L. est nègre d’on ne sait qui et Delphine a décidé d’écrire sur L., son vrai sujet désormais, répondant à l’envie d’écrire dans le dos d’L. On peut voir ces projets d’écriture comme constitutifs du processus d’écriture du roman D’après une histoire vraie, qui s’écrit ainsi à quatre mains sous nos yeux… Delphine de Vigan démultiplie ainsi les questions sur l’écriture : Contre quoi écrit-on ? Qui, en nous, est à l’œuvre dans ce que l’entreprise d’écriture exige lorsqu’elle s’engage au plus profond ? De quoi l’écriture nait-elle ?

Une troisième couche s’esquisse alors, liée au choix de cette lettre : L. comme Lucile, la mère de Delphine de Vigan, qui a fait l’objet de son précédent roman, Rien ne s’oppose à la nuit. Ce roman lui a très largement ouvert les portes de la reconnaissance et du succès. Il est aussi une entrave, un frein. Qu’écrire après ça ? répète-t-on inlassablement à Delphine dans D’après une histoire vraie. Ce L. de Lucile peut être lu comme une réminiscence de sa mère, bipolaire. L. a une personnalité troublée mais intuitive, fragile mais exigeante, craintive mais audacieuse. Delphine de Vigan prend en charge cette partie L., cette partie d’elle, qu’elle relie par le choix de cette initiale, à sa mère, ses antécédents, sa propre fragilité psychologique, à l’endroit d’où elle vient. Elle la prend en charge en tant qu’écrivain, lui donne une place, l’érige en personnage pour en dessiner toutes les finesses. Cette troisième lecture dit aussi la continuité (de son œuvre, de son parcours d’être) qu’elle assume. Une continuité heurtée puisque les quelques lettres anonymes reçues par Delphine dans le roman viennent régulièrement critiquer, outrager l’œuvre et la personne. Delphine de Vigan met elle-même en scène l’hostilité qu’elle perçoit, les forces contraires qui grondent contre ce qu’elle est et ce qu’elle écrit.

Delphine de Vigan questionne l’acte d’écrire en tant que tel et dans son rapport à la lecture (le lien que Delphine met en lumière à la fin du roman entre L. et les livres de sa bibliothèque, est une belle idée), son rapport au vrai, au réel. Lecteurs, nous sommes en permanence pris par ces questions du lien avec notre vécu, auquel l’auteur ne connait rien, mais qui nous parle tant puisque nous relions ce que nous lisons à ce que nous vivons. D’après une histoire vraie dessine un monde dans lequel s’entrechoquent régulièrement vie et écriture, des matériaux qui ont en commun d’être imprévisibles. C’est le très beau défi relevé par Delphine de Vigan, alias L. + Delphine, celui d’exposer l’insaisissable de l’écriture.

Isabelle Louviot

D'après une histoire vraie de Delphine de Vigan, Editions Jean-Claude Lattès, Paris, 2015.

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