littérature

Littérature


Article de : Brigitte Lannaud Levy
Editrice et critique littéraire sur http://onlalu.com

« La déposition » de Pascale Robert-Diard -Un fils en sacrifice.

Publié le 27/02/16

Cour d’assises  de Rennes,  7 avril 2014 : « Ce jour-là, j’ai connu l’effroi ».  C’est Pascale Robert-Diard qui l’écrit dans son dernier livre « La déposition » (Éditions l’Iconoclaste). Et pourtant cette journaliste aguerrie du Monde (entrée en 1986 au service politique et depuis 2002 à la chronique judiciaire) en a suivi des affaires et des plus spectaculaires avec leurs lots de tragédies, de révélations, de retournements. La comédie humaine à son paroxysme,  c’est son rayon.

Cet effroi, qu’elle a ressenti viscéralement, c’est le moment inouï, où en public, dans le prétoire, une des affaires non élucidées les plus médiatiques des quarante dernières années : « L’affaire Le Roux » a trouvé son épilogue fracassant à travers la révélation d’un secret de famille.  Pour reprendre une déclaration de l’avocat de la défense, Maître François Saint-Pierre « C’est un coup de théâtre ou plutôt une tragédie qui s’ouvre ». C’est par la déposition totalement inattendue et à charge  d’un fils contre son père que les mensonges  de toute une vie, de toute une famille, s’effondrent en direct. Une vérité est enfin  révélée. Pour rajouter du drame au drame,  ce fils qui condamne est aussi celui qui pendant des années s’est battu farouchement aux côtés de son père pour le soutenir, le défendre, l’innocenter.  Noyé dans les mensonges et broyé par l’étau du conflit moral qui l’enserre, il choisit ce jour là, envers et contre tous les siens, de remonter à la surface du réel et comme en apnée devant une assemblée pétrifiée, faire éclater la lumière sur les ombres du passé.

Pour bien saisir l’enjeu et la portée de ce remarquable livre de Pascale Robert Diard, revenons brièvement  sur cette affaire. Tout le monde, ou presque, la connaît. C’est celle de la disparition d’Agnès Le Roux. « Le casino, l’argent, l’héritière, l’amant, comment se lasserait-on de ce mystère ? ». Une jeune femme de 27 ans, belle et fortunée dont la mère possède un casino à Nice « le Palais de la Méditerranée » disparaît mystérieusement à la Toussaint 1977.  Très vite son amant  Maurice Agnelet, ancien avocat du casino, est soupçonné et écroué (Une transaction suspecte de 3 millions de Francs Suisse constituerait le mobile). Mais il obtient un non-lieu en 1985, faute de réponses apportées aux questions clés sur le crime supposé « Quand ? Comment ? Où ? ».  Bien que des charges lourdes pèsent contre lui, en l’absence de preuves, de corps retrouvé et doté d’un alibi solide,  il échappe à la justice. Celle-ci va le rattraper en 1999,  son ex-maîtresse avoue qu’elle a menti quand elle lui a offert par amour un alibi. L’affaire est relancée. Rebondissement, en 2006, l’accusé est acquitté aux assises de Nice au bénéfice du doute. Le parquet fait appel en 2007, il est condamné à Aix-en-Provence à 20 ans de réclusion pour meurtre. Mais retournement à nouveau, la Cour européenne des droits de l’homme ordonne un troisième procès qui s’ouvre en 2014 à Rennes où le drame va se jouer.

Guillaume un des fils de l’accusé y  déclare que son père lui aurait  avoué  alors qu’il avait 14 ans : « De toute façon, tant qu’ils ne retrouvent pas le corps, je suis tranquille. Et moi le corps je sais où il est ».  Confidence que sa mère lui aurait confirmée en apportant les réponses aux fameuses questions Où?: Monte Cassino en Italie. Quand? : à la Toussaint 77.  Comment?  D’une balle dans la tête en plein sommeil. Le corps d’Agnès aurait été dénudé et  abandonné dans la forêt. Suite à cette déposition, le procès s’effondre, le verdict semble scellé à cet instant même, devant une assemblée pétrifiée. L’accusé, son ex-femme et leur autre fils réfutent cette vérité. La cour n’aura pour sa part plus aucun doute. Après les délibérés, elle annonce 20 ans d’emprisonnement.

Les ingrédients de cette histoire sont tout aussi cinématographiques que hautement romanesques. André Téchiné ne s’y est pas trompé en réalisant en 2014 « L’homme qu’on aimait trop » autour du personnage fascinant de l’accusé : manipulateur, séducteur et pervers.  Pascale Robert-Diard, va s’attacher elle à la figure de Guillaume Agnelet et au poids  du secret que lui fait porter Maurice.  Mais comme l’écrit Nietzche qu’elle cite : « Ce que le père a tu, le fils le proclame ».

Bouleversée après cet ultime procès, elle n’a pas voulu en rester là.  Comment parvient-on  à rompre ainsi trente ans de silence ? Elle a écrit à Guillaume, l’a rencontré et nous livre aujourd’hui ce livre passionnant sur la mécanique du secret  et les rouages si complexes du mensonge.  Avec en arrière-plan, le déroulé d’un procès d’assises  sous haute tension avec ses rites - pour ne pas dire sa liturgie - qui offre à son texte toute sa dramaturgie et tient le lecteur en haleine de bout en bout. Comment,  seul contre tous les siens, et en public, ce fils a-t-il trouvé la force et la détermination pour faire voler en éclat cette collusion familiale?   Il lui en a fallu du courage pour briser l’omerta imposée par les liens du sang et parvenir à poser des mots sur la vérité. En tant que simple témoin, Guillaume était bien seul à la barre, sans avocat à ses côtés. Ce livre rend admirablement compte des ressorts psychologiques d’une telle épreuve.

Pascale Robert-Diard cite Jacques Vergès qui évoque  « Le côté tremblé de la vérité », qu’elle-même en tant qu’auteur saisit avec cette écoute, ce regard  sans manichéisme qu’on lui connaît dans ses chroniques et que l’on retrouve ici, dans ce texte d’une haute tenue littéraire et soutenu par une belle sincérité qui jamais ne juge, ni n’accable personne. Elle nous fait ressentir dans un style tout à l’épure, non pas la sauvagerie, mais « L’hommerie » - comme la qualifiait  si justement Georges Simenon - qui se révèle dans la violence des prétoires.

Le livre se clôt par le texte intégral sur 16 pages de l’arrêt de la cour d’assises de Rennes du 11 avril 2014 qui motive la condamnation de Maurice Agnelet à la peine de VINGT ANS de réclusion criminelle.  La vérité, et rien que la vérité…

NB : Et si en refermant  cet ouvrage comme moi vous avez la curiosité de savoir qui est ce Jean-Marc Théolleyre à qui il est dédié, cliquez sur  lien ci-après c’est un  beau cadeau que nous fait Pascale Robert-Diard  sur son blog, il démontre comment Justice et Littérature peuvent comme dans « La Déposition »  se rencontrer. http://prdchroniques.blog.lemonde.fr/2008/03/24/duras-theolleyre-et-la-chronique-judiciaire/

Brigitte Lannaud Levy


« La déposition » de Pascale Robert-Diard.Editions l’Iconoclaste, Paris 2016, 300p.

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