littérature

Littérature


Article de : Julie Moundlic
Psychologue clinicienne, psychanalyste institut APF
Psychothérapeute IPSO- Pierre Marty

Le lambeau de Philippe Lançon

Publié le 26/06/18

Il est des livres qui nous happent, nous captivent par la finesse et la subtilité avec lesquelles ils explorent malgré eux les méandres de la vie psychique. Le lambeau de Philippe Lançon est un de ceux-là.
Ce récit autobiographique raconte avec une grande pudeur de quelle manière, rescapé de l’attentat Charlie Hebdo du 7 janvier 2015, l’auteur doit apprendre à survivre à l’« après trauma ».
Très lourdement blessé au visage – il devra subir dix-sept opérations de la partie inférieure du visage –, Philippe Lançon reconnaît : « Mon corps entier s’est réfugié dans ma mâchoire ».
Il n’a cessé d’écrire, jour après jour, ce qu’il vivait durant cette longue et douloureuse période de reconstruction chirurgicale. En retrait du monde extérieur, l’auteur ne vit plus que dans un environnement exclusivement hospitalier qui constitue d’emblée un univers enveloppant, indispensable à l’état post-traumatique qui est le sien.

La douleur physique, omniprésente tout au long du livre, devient un personnage à part entière de son récit. Elle nous évoque le saut du psychique dans le corporel dont parle Nathalie Zaltzman, une psychisation du corporel dans ces états de blessures extrêmes.
Cette douleur parvient peu à peu à remobiliser l’auteur en tant que sujet vivant. C’est elle aussi, sans doute, qui le soulage de la culpabilité d’être vivant. Constituant un nouvel objet d’investissement, elle recrée un familier qui a soudainement été détruit et anéanti par la violence et la massivité du trauma.
Comme dans la formule de Fritz Zorn rappelée par J-B. Pontalis « Partout où ça fait mal, c’est moi », Philippe Lançon amorce un lent réinvestissement de son corps par le trajet et la précision des ressentis douloureux. La douleur rassemble un corps morcelé et désormais étranger qui, bien que toujours vivant, a volé en éclat.

Maurice Borgel, dans La résistance de l’humain, évoque une sorte de préoccupation maternelle primaire pour soi qui permet de ne pas mourir. Étayant son propos par la littérature relatant l’expérience des camps, il précise que cette préoccupation révèle une articulation psyché-soma singulière où le devoir sacré de survivre suppose la sauvegarde du corps.
Freud, lui, suppose en 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, qu’une blessure grossière simultanée au trauma réduit la chance de naissance d’une névrose.
Ainsi, la douleur physique circonscrit et soulage la douleur psychique qui rôde dans cet « interzone ». L’investissement du corporel souffrant transcende le rapport au temps et fixe le sujet dans un hic et nunc qui protège de l’effraction du trauma.
Philippe Lançon a choisi de citer Nietzsche, dans Sagesse dans la douleur : « Dans la douleur il y a autant de sagesse que dans le plaisir : tous deux sont au premier chef des forces conservatrices de l’espèce. S’il n’en était pas ainsi de la douleur, il y a longtemps qu’elle aurait disparu ; qu’elle fasse mal, ce n’est pas là un argument contre elle, c’est au contraire son essence. »

Dans Le lambeau, il exprime avec ses mots combien l’instinct de survie impose une mise en suspens d’une remémoration encore inélaborable : « La douleur cette fois est venue au secours de l’éveil. Elle le fouettait et m’obligeait à ne plus traîner en route, dans l’interzone où n’existe pas la limite entre conscience, perception et souvenir. »
La reconstruction physique « fait tiers » dans les relations aux personnes qui l’entourent de très près durant cette longue période. Soignants, famille, compagne, peuvent se soucier de cette lente évolution, pas à pas, dans ses détails les plus chirurgicaux.
Ainsi l’intensité du lien peut se nourrir de cet actuel indispensable, tout en respectant le repli salvateur de Philippe Lançon.
À ce jour, plus de trois ans après l’attentat, ce dernier confie dans une interview n’avoir jamais éprouvé de colère. Le vécu corporel douloureux provoqué par cette longue épreuve chirurgicale a-t-elle paradoxalement participé au détournement de cette colère ? L’énergie pulsionnelle mobilisée par ce corps meurtri, la résistance et le combat qu’elle impose, protège-t-elle de la haine à l’encontre de l’agresseur ?

Philippe Lançon dit s’en remettre à des « tyrans bienveillants » que représente l’arsenal thérapeutique et technique complexe déployé, acteurs de sa reconstruction chirurgicale : « Il fallait aimer les tuyaux car, s’ils vous violaient c’était pour votre bien. Ils vous apportaient l’eau, le sucre, la nourriture, les somnifères, et finalement la vie, la survie et le soulagement. »
J-B. Pontalis qualifie le langage de mélancolique, par la perte qui le fait être et l’anime.
Robert Antelme quant à lui, dans son avant-propos de L’espèce humaine, confie son incapacité à trouver les mots pour dire « l’inimaginable » : « Dès les premiers jours cependant, il nous paraissait impossible de combler la distance que nous découvrions entre le langage dont nous  disposions et cette expérience que, pour la plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps ».
Ainsi, cette douleur corporelle que raconte Le lambeau pourrait-elle être une issue somatique transitoire, étayant cette longue période de reconstruction physique surinvestie, alors que la reconstruction psychique ne peut que se faire attendre.

Julie MOUNDLIC
Psychanalyste Institut APF
Psychothérapeute IPSO Pierre Marty

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