littérature

Littérature


Article de : Pascale Devillard
psychanalyste SPP
Poliakoff, sans titre (1968)
Poliakoff, sans titre (1968)

Tryptique romanesque

Publié le 03/10/20

En ce retour estival, la promenade nez au vent n’a pas bonne presse à Paris, j’ai donc entrepris une flânerie littéraire avec une rentrée foisonnante. "Chavirer" de Lola Laffont a été le premier ; histoire d’un système bien rodé de prédation de jeunes adolescentes. Cette lecture a tiré un fil associatif en moi, j’ai alors repris "La petite fille sur la banquise" d’Adelaïde Bon (2018), roman autobiographique d’un long chemin de « reconstruction »  à la suite d’un viol à l’âge de 9 ans. Enfin cette déambulation m’a conduite vers "Sept gingembres" de Christophe Perruchas : là c’est le harceleur qu’il nous est proposé de suivre. Trois histoires, trois angles de vue mais dans tous le clivage opère en maître !

La petite fille sur la banquise , Adélaïde BON

C’est l’histoire d’Alelaïde, petite fille de 9 ans élevée dans un milieu aisé et victime d’un viol dans l’escalier de son immeuble. Ici il n’est pas question de silence, de non-dit puisque très vite elle en fait part à ses parents lesquels l’accompagnent au commissariat pour porter plainte contre cet inconnu. Chronique d’un long parcours écrit sans pathos, la déflagration qu’opère sur le psychisme un vécu traumatique. Une partie du champ des processus de défense s’expose là : clivage, dépersonnalisation, refoulement... il s’écrit en mots simples dans ce récit de vie d’une petite fille, d’une jeune adulte, d’une femme. Expropriée d’elle même, elle nous emmène sur les chemins de son errance physique et psychique. Son état de dissociation est tel qu’elle mettra des décennies à faire le lien entre ses symptômes et ce funeste dimanche de Mai. Le lecteur voit bien, lui, d’où vient le mal et presque comme les enfants au spectacle de guignol on a envie de crier qu’il est là derrière elle, à côté d’elle, en elle.

Chavirer, Lola Laffont

Ici on suit Cléo de ses 13 ans jusqu’à la quarantaine. C’est un ensemble de voix qui brosse son portrait, la sienne et celles des personnes qui ont croisées son chemin. Cléo, jeune danseuse, est repérée puis embrigadée dans un réseau de prédateurs d’enfants. D’abord victime, elle en devient peu à peu l’un des bras droits. Roman choral qui s’étire dans le temps, le livre dessine, par la partition des personnages secondaires, ce qui fut alors un événement traumatique pour Cléo ; le refoulement a été opérant mais peu à peu le voile se lève. Il faudra pour cela 30 ans ! Le procédé littéraire du roman choral s’offre comme une métaphore des parties disloquées de Cléo, à l’image du corps de certaines danseuses, des parties clivées d’un Moi éclaté. Cet ensemble la rassemble.
Roman sur l’emprise avec un subtil crescendo, où Cléo passe de victime à bourreau..., le récit offre un véritable tableau d’identification à l’agresseur. C’est aussi un roman sur le silence avec cette culpabilité dont on sait qu’elle tenaille les victimes. Ici, elle est portée à son point d’orgue puisqu’elle a elle-même tendu à d’autres jeunes filles ce même miroir aux alouettes.

7 gingembres, Christophe Perruchas

Là, c’est Antoine S. dont on suit les journées, les #, les fantasmes…. Premier roman dont je suis sortie sans savoir s’il me plaisait mais avec la certitude qu’il ne me déplaisait pas ! Sensation étrange/Objet bizarre?
Incontestablement, il s’agit d’un roman très construit qui dessine une fresque sociale, celle du monde de la pub, de ses codes et de ses travers, avec aussi une subtile description d’un épisode psychotique et de quelques visites à Saint-Anne, on s’y croirait ! Le héros, un quadra haut placé dans une boite de pub « jeune », nous promène dans son monde, ses rencontres, ses amis, ses divertissements, ses blagues lourdes de coureur de jupon…tout cela nous offre une galerie de portraits au vitriol. Notre publicitaire semble avoir une position de distanciation par rapport à ce monde qu’il fréquente et alimente par ailleurs, ce qui peut le rendre parfois sympathique. Pourtant la tension monte, l’étau se resserre, nous sommes dans l’ère post #metoo.
C’est aussi la description d’une organisation en clivage , celle qui permet de ne pas se rappeler ce que l’on a fait la veille… de passer tranquillement d’une case à l’autre en étant chaque fois certain de son bon droit. L’émotion est écartée, paramétrée par l’émoji, nouveau mètre étalon de cet espéranto moderne. Et puis, il y a la pulsion, celle avec laquelle on bataille ou pas, celle que l’on intrique ou pas…

Pascale Devillard, psychanalyste SPP

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