Pour ce 15ème numéro, le Présent de la psychanalyse nous offre une traversée des plus intéressantes dans les méandres de la curiosité. Insatiable curiosité. Elle n’en finit pas de nous tourmenter et de nous ravir.
Chaque auteur de ce numéro en fait la démonstration à sa manière, avec le ton qui lui est propre, à l’aide de sa clinique, de ses références culturelles, résultats de sa propre curiosité. Un fil néanmoins les traverse tous : l’origine de la curiosité, la façon dont elle se déploie tant chez l’enfant, l’adulte, le sujet vieillissant que chez l’analyste et l’analysant. Enfin, les auteurs insistent sur l’idée qu’elle est une qualité plus qu’un défaut : cette recherche incessante nous ouvre au monde, à l’altérité.
Mais pour en arriver là, et c‘est ce qui est passionnant dans la lecture de ce numéro, les chemins empruntés sont jalonnés d’embûches et d’une succession de vertiges.
Vertige de la séparation du bébé de son premier objet qu’il n’aura de cesse de vouloir retrouver [François Villa, Arlette Lecoq] et qui fait de lui un chercheur à perpétuité : percer l’énigme du sexuel le guidera toute sa vie, cette quête ne s’arrêtera jamais. L’insatiable signe la force de la poussée vers la recherche [Evelyne. Sechaud].
Elle sera nécessaire pour traverser une série de déceptions, de celle de l’objet insatisfaisant à celle du constat d’une réalité encore inaccessible (la sexualité génitale). Il faudra attendre. L’enfant se cogne aussi au paradoxe d’être à la fois excité et calmé par le « même » objet. D’être excité pour rechercher l’apaisement. Tous ces tourments et la contrainte de l’attente le pousseront à chercher des solutions à commencer par les théories sexuelles infantiles qu’il se fabriquera. Les écarts qui viendront le bousculer seront de la même manière le terreau de sa pensée qui de sexuelle deviendra intellectuelle et lui procurera d’autres plaisirs. L’histoire de ce petit chercheur ne s’arrête pas là, sa quête première pour la sexualité reste entière derrière ces nouveaux atours intellectuels. Le sexuel infantile demeure. On le retrouve dans les rêves, les fantasmes, les erreurs, les lapsus. Il continue de surgir et la curiosité avec : celle de l’analysant autant que celle de l’analyste [Laure Bonnefon-Tort]. Et, pour l’un comme pour l’autre, la rencontre se fait vertigineuse, on le sait.
L’analyste aiguillonné par l’attente de son patient et son désir, pris dans le transfert, sera sollicité dans sa curiosité entre voyeurisme et manque. A l’appui de ses théories face aux énigmes de son patient [Arlette Lecoq] et de son contre transfert il pourra s’ajuster et trouver « une position masochiste tempérée », « une attention suffisamment excitée » [Dinah Rosenberg et Laurence Kahn] qui favoriseront la curiosité de l’analysant. L’analysant ainsi écouté, rassuré sur l’existence de sa pensée bien séparée de celle de l’analyste [Catherine Matha], pourra se lancer sur les sentiers risqués de sa quête. Risquer de se vivre sans savoir, et de perdre quelque chose [Dinah Rosenberg] pour justement chercher. Ce travail d’équilibriste pour la curiosité nous permet d’amasser un « trésor interne » [Viviane Abel Prot].
De quoi est-il fait ? De la complexité, du paradoxe, de l’ambivalence, signes de la vitalité psychique et de la mobilité de la pulsion [Evelyne Sechaud], de l’insatiable qui nous entraîne toujours plus loin dans l’expérience de la connaissance. Ce bouillonnement curieusement (si j’ose dire), en plus de nous rendre créatif, peut agir comme un baume. La curiosité soigne quand la réalité est trop douloureuse [Patrick Autréaux]. D’ailleurs cure et curiosité viennent du latin cura : prendre soin. En effet dans la chaîne des évènements qui concourent à la provoquer (la séparation, l’attente, le silence ) elle soutient la rencontre avec l’étranger en soi, l’autre devant soi. Elle permet de supporter les doutes, les fragilités, les différences. Un véritable antidote à la haine.
Cette lecture de l’insatiable curiosité ne laisse pas indifférente. Tous les auteurs nous invitent à ouvrir en grand notre pensée. Nous sommes happés par cette histoire qui nous est commune, qui vient chercher notre reliquat d’excitation pulsionnelle, notre sexuel infantile pour toujours chercher davantage et surtout rester curieux !
