La vérité de l’histoire

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Nous ne sommes pas près d’en finir de mesu­rer l’impact de la lettre du 21 sep­tembre 1897 dans laquelle Freud confie à Fliess « le grand secret qui s’est len­te­ment révé­lé : je ne crois plus à ma neu­ro­ti­ca[1]. » Mais loin de sus­ci­ter un quel­conque abat­te­ment, la dés­illu­sion est plu­tôt triom­phante comme en témoigne le ton volon­tiers exal­té de la lettre. Il faut dire qu’il y a de quoi, tant la croyance laisse la place à une décou­verte d’importance capi­tale : il n’existe dans l’inconscient aucun indice de réa­li­té per­met­tant de dis­tin­guer la véri­té de la fic­tion inves­tie d’affect[2]. Et ce n’est pas la moindre des impli­ca­tions de l’acte de nais­sance de la psy­cha­na­lyse que d’introduire un écart entre réa­li­té et véri­té, un écart que Freud ne ces­se­ra d’explorer tout au long de sa recherche et dont témoi­gne­ra l’émergence du concept de véri­té his­to­rique dans L’homme Moïse.

En inter­ro­geant le sta­tut de la véri­té par le prisme de l’histoire, c’est bien cet écart que ce recueil de textes pro­pose de son­der, dans la conti­nui­té de la rigueur freu­dienne, loin d’un rela­ti­visme sur le mode de « cha­cun sa véri­té », et dont on connaît les ravages, la post-véri­té n’en est qu’un ava­tar cari­ca­tu­ral, mais à la recherche de la véri­té de son his­toire comme l’écrit Isée Ber­na­teau, enjeu vital de la cure s’il en est. Et de pré­ci­ser d’emblée les termes de l’exploration : s’agit-il de dévoi­ler ce que le refou­le­ment a enfoui, pers­pec­tive ini­tia­le­ment à l’œuvre chez Freud avec la remé­mo­ra­tion, ou de révé­ler par la construc­tion un pan de véri­té ?

Car c’est bien de l’évolution de la concep­tion freu­dienne de la véri­té dont témoigne le chan­ge­ment de voca­bu­laire, jusqu’au concept de véri­té his­to­rique qui, à défaut d’être sai­sie par la per­cep­tion ne sau­rait être que retrou­vée par déduc­tion : le pas­sage de la sen­so­ria­li­té à la pen­sée est au cœur de L’homme Moïse. Et ce que ce soit du côté de la reli­gion comme marque du « retour de pro­ces­sus impor­tants, depuis long­temps oubliés, ayant eu lieu au cours de l’histoire pri­mi­tive de la famille humaine… agis­sant sur les êtres humains en ver­tu de leur conte­nu de véri­té his­to­rique[3] », ou du côté de la construc­tion, celle de l’analyste ou celle du patient car la folie « contient aus­si un mor­ceau de véri­té his­to­rique[4] ». On peut aisé­ment ima­gi­ner que l’histoire, même avec une minus­cule, celle que l’on écrit ou qu’on lit, celle qu’on raconte et se raconte, n’en est pas non plus exempte.

C’est donc du côté de l’histoire que Michel Gra­nek entre­prend la quête : his­toire du vrai-faux trau­ma de la neu­ro­ti­ca et his­toire du faux-vrai séisme du fan­tasme, his­toire d’une recherche per­son­nelle de véri­té fami­liale qui révèle fina­le­ment une véri­té psy­chique indi­vi­duelle, à l’instar de Freud par­ti à la recherche de la véri­té maté­rielle mais décou­vrant à la place une véri­té his­to­rique. Une quête sus­cep­tible de faire décou­vrir non pas une véri­té unique et défi­ni­tive mais des véri­tés entre­mê­lées. En effet, véri­té his­to­rique et véri­té maté­rielle sont non seule­ment « dans un rap­port non uni­voque » comme l’écrit Green, cité par Gra­nek, mais véri­ta­ble­ment com­bi­nées ; par­tir à la recherche de l’une fait ren­con­trer l’autre, toute ten­ta­tive de les dis­tin­guer net­te­ment est de ce fait cer­tai­ne­ment vouée à l’échec. De même, la décou­verte de la notion de véri­té his­to­rique ne vaut sans doute pas renon­ce­ment au désir de véri­té maté­rielle ; gageons que Freud lui-même n’était pas indif­fé­rent à la véra­ci­té maté­rielle de sa thèse his­to­rique d’un Moïse égyp­tien.

Lau­rence Kahn, en appui sur l’œuvre de Phi­lip Roth, déploie un ques­tion­ne­ment qui cor­res­pond pré­ci­sé­ment aux condi­tions d’un pos­sible pas­sage de la psy­cho­lo­gie indi­vi­duelle à la psy­cho­lo­gie des masses : « entre la véri­té fac­tuelle et la véri­té psy­chique de l’individu, seul le récit serait-il capable de res­ti­tuer le double-fond des faits ? » (p. 28.) Mais si la fic­tion éga­le­ment contient un mor­ceau de véri­té his­to­rique, « celui que le récit his­to­rique manque néces­sai­re­ment », la ten­dance mas­sive de l’appareil psy­chique à la fic­tion­na­li­sa­tion fait prendre le risque de s’affranchir du sou­ci de la véri­té et de négli­ger la réa­li­té psy­chique au pas­sage. D’autant plus quand les fic­tions mné­siques ont un pou­voir de séduc­tion (p. 23.) tel qu’elles peuvent entra­ver la quête d’une véri­té envi­sa­gée comme la concor­dance avec la réa­li­té des évé­ne­ments maté­riels[5]. C’est contre ce pou­voir séduc­teur, aux anti­podes d’une posi­tion rela­ti­viste, que, comme le démontre Lau­rence Kahn, Roth uti­lise la fic­tion, pour en faire l’incarnation – au sens de l’Inkar­na­tion trans­fé­ren­tielle de la seconde topique – d’une véri­té. Le com­plot contre l’Amérique illustre au moyen d’une uchro­nie – « exer­cice de spé­cu­la­tion his­to­rique » – le pro­cé­dé qui passe par la fic­tion pour appro­cher la véri­té. Et de conclure qu’au cœur des faits his­to­riques, la fic­tion per­met d’atteindre le res­sort de la véri­té indi­vi­duelle.

L’entrelacement des véri­tés trouve un for­mi­dable ter­rain de jeux sur un divan volon­tiers trans­for­mé en véri­table champ de bataille, le fan­tasme pour­rait en être le pro­to­type. La voie royale vers la véri­té ?

L’exploration peut alors quit­ter le vête­ment de la fic­tion pour deve­nir plus expli­ci­te­ment cli­nique et les contri­bu­tions sui­vantes per­mettent de déga­ger d’autres expres­sions de véri­té : véri­té du trans­fert dans le texte d’Aline Cohen de Lara, véri­té du conflit dans celui de Benoît Ver­don, autant de mani­fes­ta­tions quo­ti­diennes pour le cli­ni­cien sus­cep­tibles de révé­ler ce qui ne cesse de se cacher tout en s’efforçant de se mon­trer.

Aline Cohen de Lara oriente la recherche de la véri­té vers le rêve et les for­ma­tions de l’inconscient et montre com­ment la bru­ta­li­té de la remé­mo­ra­tion chez l’analyste signe l’émergence d’un moment de véri­té, ou plus pré­ci­sé­ment d’un moment de dévoi­le­ment d’une véri­té habi­tuel­le­ment «  pas seule­ment cachée mais dégui­sée » (Green). Une forme de per­la­bo­ra­tion chez l’analyste ?

Benoît Ver­don retrace au tra­vers d’un récit cli­nique une his­toire dont la véri­té d’une effroyable expé­rience de cas­tra­tion et de pas­si­vi­té, qui dans un effet d’après-coup en rap­pelle une pre­mière, révé­lant ain­si une véri­té tout autant fon­da­trice que niée. Sa relec­ture de Billy Budd de Mel­ville sou­ligne les funestes consé­quences du refus d’une véri­té irré­duc­ti­ble­ment conflic­tuelle au cœur de la vie psy­chique.

Véri­té du rêve, véri­té du conflit et véri­té du trans­fert évi­dem­ment. Cathe­rine Matha explore la piste par l’amour de trans­fert, celui-là même qui révèle la véri­té du sexuel comme en témoigne l’histoire de Sabi­na Spiel­rein et de sa pas­sion ana­ly­ti­co-amou­reuse avec Jung. Et montre com­ment ce der­nier tra­hit la véri­té de l’amour de trans­fert en la confon­dant, non sans une cer­taine mau­vaise foi pour ne pas dire une mau­vaise foi cer­taine, avec l’authenticité (p. 115–116). En ayant à l’esprit que c’est notam­ment la place du sexuel dans le trans­fert qui sera un des motifs de la brouille avec Jung, on sus­pec­te­ra que Freud avait pro­ba­ble­ment à l’esprit ce pre­mier grand déra­page de l’histoire de la psy­cha­na­lyse en écri­vant quelques années plus tard ses Remarques sur l’amour de trans­fert[6]. Un texte ô com­bien pré­cieux pour illus­trer l’écart entre véri­té et réa­li­té : fausse liai­son mais amour véri­table, l’amour de trans­fert n’incarne-t-il pas super­be­ment l’insistance d’une incon­tes­table véri­té dénuée de toute consi­dé­ra­tion pour la réa­li­té ? Les faits sont têtus, Psy­ché n’en sait rien.

I. Ber­na­teau et L. Kahn (dir), La véri­té de l’histoire, Puf, 2026.
Avec A. Cohen de Lara, M. Gra­nek, C. Matha et B. Ver­don.


[1] S. Freud, La nais­sance de la psy­cha­na­lyse, Puf, 1956, p. 190.

[2] Ibid., p. 191.

[3] S. Freud (1939), L’homme Moïse et la reli­gion mono­théiste, Gal­li­mard, 1986, p. 137.

[4] S. Freud (1937), « Construc­tions dans l’analyse » in Résul­tats, idées, pro­blèmes II, Puf, 1985, p. 279.

[5] « Cette coïn­ci­dence avec le monde exté­rieur, nous l’appelons véri­té » écrit Freud en 1936 (« Sur une Wel­tan­schauung », in Nou­velles confé­rences d’introduction à la psy­cha­na­lyse, Gal­li­mard, 1984, p. 228.)

[6] in La tech­nique psy­cha­na­ly­tique, Puf, 2007, pp. 127–141.