L’APF, retours et détours

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À l’occasion du 60e anni­ver­saire de la créa­tion de l’APF, la revue bi-annuelle du Pré­sent de la psy­cha­na­lyse pro­pose au lec­teur des « Retours et Détours » sur l’histoire de cette ins­ti­tu­tion en par­ti­cu­lier, mais aus­si sur la psy­cha­na­lyse en France et dans le monde en géné­ral.

Le lec­teur, curieux de l’histoire psy­cha­na­ly­tique pas­sée ou de celle en train de s’écrire à sa lumière, trou­ve­ra dans ce numé­ro une pro­po­si­tion édi­to­riale à la croi­sée de plu­sieurs inter­ro­ga­tions : qu’est-ce qu’une lec­ture ana­ly­tique de l’histoire de la psy­cha­na­lyse ? Quand vient le temps de la remé­mo­ra­tion, com­ment faire dia­lo­guer pas­sé et pré­sent, et que le sou­ve­nir des com­men­ce­ments ne devienne pas nos­tal­gie mélan­co­lique des débuts ? Enfin, si elle a un pas­sé, qu’est-ce que le Pré­sent de la psy­cha­na­lyse ?

Sol­li­ci­ter l’histoire c’est aus­si se pen­cher sur le mou­ve­ment de sa trans­mis­sion. C’est ain­si que ce numé­ro s’ouvre natu­rel­le­ment sur des noms, cer­tains des fon­da­teurs : W. Gra­noff, V. Smir­noff[1], D. Anzieu[2]. Alors, le regard rêveur entre­voit des figures et des dates posent le décor : 1953 et 1964 oui, mais aus­si 1987, année d’une lettre écrite par Gra­noff adres­sée à Marie Mos­co­vi­ci dans laquelle il qua­li­fie notam­ment son tra­vail d’« his­to­rien de la psy­cha­na­lyse ». Si tant est que la scène du récit nous emporte dans le pas­sé, l’attraction bute sur son objet même qui nous ramène à l’actuel : « S’il revient bien à cha­cun de se consti­tuer l’héritage, c’est avec ses propres moyens et sa capa­ci­té de trou­ver ou d’inventer, de « se faire comme la source de ce qu’il est sup­po­sé rece­voir » » écrit Mar­tine Miko­la­jc­zyk, rap­pe­lant les mots de J‑M. Rey. La trans­mis­sion n’est donc pas vec­to­ri­sée dans un seul sens, du pas­sé vers le pré­sent, mais elle requiert du réci­pien­daire un mou­ve­ment actif d’appropriation. La lettre a été envoyée mais elle doit être lue, et relue.

Un ren­ver­se­ment tem­po­rel s’opère alors, à l’instar de l’analysant qui se rap­pelle ses sou­ve­nirs : ceux-ci parlent autant du pas­sé en remé­mo­ra­tion que de l’actuel via leur adresse trans­fé­ren­tielle à tra­vers l’associativité de la séance. On entend dans quel registre, celui d’une double tem­po­ra­li­té, s’inscrivent les ques­tion­ne­ments autour de la consti­tu­tion d’une his­toire de la psy­cha­na­lyse, ou plu­tôt d’une his­toire « du mou­ve­ment psy­cha­na­ly­tique », expres­sion que pré­fère Gra­noff. 

La ques­tion de l’appropriation de l’héritage pose éga­le­ment celle du rap­port au texte ori­gi­nel, dans la mesure où il s’agit, en par­tie, d’une trans­mis­sion écrite. La com­mu­nau­té ana­ly­tique n’étant pas à l’abri d’une sacra­li­sa­tion des écrits freu­diens, la trans­mis­sion hagio­gra­phique d’une œuvre, en tant qu’elle peut avoir la fonc­tion de défi­nir l’identité ana­ly­tique de cha­cun, vient obé­rer sa récep­tion même puisque celle-ci obéit à d’autres buts, entre autres main­te­nir l’idéal ana­ly­tique intact. 

Gra­noff invite à lire le texte dans sa langue ori­gi­nelle, à être sen­sible à l’époque dans laquelle il a été écrit, ain­si qu’à entendre les mou­ve­ments trans­fé­ren­tiels à l’œuvre dans sa trans­mis­sion : culture, modèles de for­ma­tion et rap­port de la psy­cha­na­lyse à son époque se voient ain­si reliés. Trois thèmes qui sont tra­vaillés dans ce numé­ro selon dif­fé­rents angles. 

On peut notam­ment y lire plu­sieurs articles de psy­cha­na­lystes étran­gers ; deux d’entre eux appar­te­nant à la Nor­ve­gian Psy­cho­ana­ly­ti­cal Asso­cia­tion[3] ou à la Socié­té ita­lienne de Psy­cha­na­lyse[4], deux autres ayant fait leur deuxième for­ma­tion à l’APF. Ils témoignent des dif­fé­rences cultu­relles dans le tra­vail de for­ma­tion : moda­li­tés d’admission, appro­pria­tion des concepts dans une langue étran­gère, etc. 

C’est ain­si que M. Par­sons revient sur les inter­ro­ga­tions qui se firent jour au moment de sa demande d’intégration de l’APF alors qu’il était déjà ana­lyste à la Bri­tish Psy­cho­ana­ly­ti­cal Socie­ty depuis 20 ans. Devait-il écrire une lettre pour moti­ver sa demande ? Le pré­sident de l’époque lui répon­dit qu’« à l’APF ce qui importe c’est la parole au cours d’une ren­contre. »

A. Rojas-Urre­go, quant à lui, raconte le « vif sou­ve­nir » d’une lec­ture d’un entre­tien de J. McDou­gall à pro­pos de la ver­ti­ca­li­té de l’enseignement dans l’institut de for­ma­tion de la SPP au moment de la pre­mière dis­so­lu­tion. Cette façon d’envisager la for­ma­tion lui rap­pe­lait étroi­te­ment ce qui se pro­dui­sait au sein de sa propre socié­té d’analyse. On y apprend que l’analyse didac­tique consti­tuait la « colonne ver­té­brale » du modèle Eiting­ton, seul modèle de for­ma­tion recon­nu offi­ciel­le­ment à l’époque par l’IPA et ayant cours dans la plu­part des socié­tés ana­ly­tiques. 

C’est éga­le­ment ce dont témoi­gne­ra l’article de M. Aisen­stein, l’un des der­niers cadeaux avant sa dis­pa­ri­tion de cette psy­cha­na­lyste enga­gée dans la trans­mis­sion. Elle revient sur le com­bat qu’elle a mené, aux côtés de D. Wid­lo­cher alors pré­sident de l’IPA, afin de faire recon­naître le « modèle fran­çais » de for­ma­tion. Ce der­nier se dis­tingue du modèle Eiting­ton par la liber­té don­née à l’analyste en for­ma­tion et la sépa­ra­tion radi­cale entre la for­ma­tion et la cure du can­di­dat : celui-ci est actif dans le choix de ses sémi­naires et son ana­lyse est uni­que­ment per­son­nelle, elle ne fait pas par­tie de la for­ma­tion. On y découvre quelles étaient les embûches, les résis­tances, du côté des tenants du modèle Eiting­ton.

En don­nant une place à ces tra­jec­toires, ce numé­ro rend compte de l’essence de l’extraterritorialité de l’analyse vis-à-vis de l’institution : seul l’analysé peut témoi­gner, en en par­lant, du lieu de son ana­lyse. Un lieu pro­té­gé où une langue et des lois ont cours, à l’instar d’une ambas­sade étran­gère sur le sol d’un pays auquel elle n’appartient pas.

Des retours vers le pas­sé donc, mais aus­si des détours sui­vant des inter­ro­ga­tions tout à fait actuelles autour du dia­logue entre socio­lo­gie et psy­cha­na­lyse quant à l’appréhension des pro­ces­sus col­lec­tifs en jeu dans le déve­lop­pe­ment du tota­li­ta­risme. F. Bafoil et L. Kahn pro­posent de pen­ser, cha­cun ados­sé à leur construc­tion concep­tuelle, la manière dont l’épreuve de réa­li­té peut être « colo­ni­sée » par l’hallucination incons­ciente de la satis­fac­tion : « La ques­tion est de savoir par quels pro­ces­sus ce qui est objet de pen­sée est trans­mué en réa­li­té par­ta­gée par le plus grand nombre ». F. Bafoil parle notam­ment de « sur­réa­li­té » tan­dis que L. Kahn cri­tique ce terme en insis­tant sur les pro­fon­deurs incons­cientes au lit des­quelles le fan­tasme prend sa source. La richesse de ce dia­logue à dis­tance per­met de pen­ser les dérives col­lec­tives dont nous sommes spec­ta­teurs par­tout dans le monde. En ces temps où la psy­cha­na­lyse est atta­quée poli­ti­que­ment, on ne sau­rait mesu­rer la per­ti­nence des concepts qui s’en réclament, ou des théo­ries qui s’en nour­rissent[5], afin de pen­ser les pro­ces­sus indi­vi­duels et col­lec­tifs.

Enfin, D. Suchet, ancienne pré­si­dente de l’APF, revient sur les ori­gines de cette socié­té. À l’entrecroisement de l’héritage et du mythe, qui sied à tout dis­cours sur les com­men­ce­ments, elle évoque les inter­ro­ga­tions rela­tives à la trans­mis­sion notam­ment à tra­vers les mots de Freud : « De quels moyens une géné­ra­tion se sert-elle pour trans­mettre ses états psy­chiques à la géné­ra­tion sui­vante ? ». Cette ques­tion résonne alors que le Varia clôt ce numé­ro en pro­po­sant deux textes d’anciennes ana­lystes : Chris­tine Guille­met et Marie-Odile Godard. Et puisqu’il s’agit d’héritage, je fus réjoui d’y décou­vrir le nom cette der­nière qui a été ma pro­fes­seure à l’université d’Amiens. 

« Dans ce numé­ro nous avons sou­hai­té accueillir des contri­bu­tions qui pré­sentent un pano­ra­ma autant en prise avec le pas­sé que sur l’actuel afin d’envisager des pistes de réflexion pour les temps à venir. » C’est chose faite. La lettre a été adres­sée et c’est main­te­nant à nous de la lire.

L’APF, retours et détour – Le Pré­sent de la psy­cha­na­lyse. PUF, Août 2025
Ale­jan­dro Rojas-Urre­go, Cathe­rine Cha­bert, Chris­tiane Guille­met, Domi­nique Suchet, Fran­çois Bafoil, Hélène Tri­vouss-Widlö­cher, Lau­rence Kahn, Marie-Odile Godard, Mari­lia Aisen­stein, Mar­tine Miko­la­jc­zyk, Michael Par­sons, Nicole Oury, Ric­car­do Galia­ni, Tor­berg Foss.


[1]   Tri­vouss-Widlö­cher, H. et Oury, N. (2025). Vic­tor Niko­laïe­vitch Smir­noff, un psy­cha­na­lyste idéal ? Le pré­sent de la psy­cha­na­lyse, 14(2), 23–32. 

[2]   Cha­bert, C. (2025). Didier Anzieu : être psy­cha­na­lyste. Le pré­sent de la psy­cha­na­lyse, 14(2), 33–47.

[3]   Foss, T., Tra­duit du nor­vé­gien par Her­vieu, H. (2025). « … les vents tom­bant des grands monts de Nor­vège » Le pré­sent de la psy­cha­na­lyse, 14(2), 49–60. 

[4]   Galia­ni, R. (2025). L’APF, entre réfé­rence et idéa­li­sa­tion. Le pré­sent de la psy­cha­na­lyse, 14(2), 109–121. 

[5]   « Ce qui n’empêche pas Elias de recon­naître sa dette à l’é­gard de la psy­cha­na­lyse. « Sans Freud, confie-t-il à Roger Char­tier en 1985, je n’au­rais pas pu écrire ce que j’ai écrit. Sa théo­rie a été essen­tielle pour mon tra­vail, et tous ses concepts (moi, sur­moi, libi­do, etc.) me sont très fami­lier. » » in Kahn, L. (2025).