L’art de la sublimation. Éloge du détour

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Tout au long de son livre L’art de la subli­ma­tion, Éloge du détour, Laurent Danon-Boi­leau tient d’une main ferme trois fils rouges que seraient la subli­ma­tion comme des­tin pul­sion­nel, la place de l’objet et la réfé­rence à la cli­nique. Du pre­mier au der­nier cha­pitre, l’objet est tou­jours là, que l’on désigne ain­si, l’autre humain, le parent, la repré­sen­ta­tion que l’on se fabrique de celui-ci : l’objet interne ou la réin­car­na­tion de ceux-ci chez l’analyste. L’objet vivant est là : il peut per­mettre à l’excitation de s’organiser en pul­sion ou, absent, n’en être que plus exci­tant.  

Dans le Voca­bu­laire de la psy­cha­na­lyse, on lit « la pul­sion est dite subli­mée dans la mesure où elle est déri­vée vers un nou­veau but non sexuel et où elle vise des objets socia­le­ment valo­ri­sés », et l’article se ter­mine par « l’absence d’une pen­sée cohé­rente de la subli­ma­tion reste une des lacunes de la pen­sée psy­cha­na­ly­tique ». Il y a, peut-être, là, un appel à pour­suivre la réflexion et c’est ce que pro­pose Laurent Danon-Boi­leau. La lec­ture qu’il fait insiste sur la notion de déri­va­tion qui donne à la pul­sion un nou­veau but autre que l’immédiate satis­fac­tion sexuelle. Le sous-titre du livre Éloge du détour valo­rise cette notion de déri­va­tion et annonce le par­cours théo­rique que l’auteur va déve­lop­per dès lors que le terme de subli­ma­tion est recon­nu comme appro­prié pour la recherche d’un plai­sir non sexuel pou­vant viser aus­si des buts qui ne sont pas for­cé­ment «  socia­le­ment valo­ri­sés » telle que le plai­sir d’être avec un autre, le jeu, la recherche intel­lec­tuelle. Sa lec­ture s’intéresse au pos­sible gain psy­chique pro­duit, ou non, chez le sujet de cette subli­ma­tion usuelle ou excep­tion­nelle.    

Ain­si, à la suite de Jean-Louis Bal­dac­ci, l’auteur dis­tingue subli­ma­tion ordi­naire et subli­ma­tion d’exception. Cette der­nière est mar­quée par l’œuvre à pro­duire qui est valo­ri­sée socia­le­ment, le chan­ge­ment de but de la pul­sion y est évident mais l’objet est sou­vent loin­tain ; l’artiste, l’écrivain tra­vaille dans la soli­tude, l’objet peut être le dédi­ca­taire, le public hypo­thé­tique. Le plai­sir n’est pas là au pre­mier plan, c’est même sou­vent le contraire. Com­bien de génies flirtent avec la mélan­co­lie, com­bien sont mal­heu­reux dans leur vie quo­ti­dienne ! La créa­tion com­mence comme un par­cours ana­ly­tique, sou­vent par un vacille­ment du moi, quelque chose d’inconnu du sujet demande à s’exprimer et après la toute-puis­sance lors de la créa­tion, le génie peut être enva­hi par la honte de ce qu’il a pro­duit et, bien sou­vent, cette pro­duc­tion ne perd son carac­tère étran­ger que par le regard du public qui, à l’instar de Bion et de son appa­reil à pen­ser les pen­sées, détoxi­fie la pro­duc­tion aux yeux de son créa­teur. 
La subli­ma­tion ordi­naire, elle, est mar­quée par le chan­ge­ment d’objet, le moi se prend comme objet, le plai­sir y est impor­tant, il naît d’avoir été par­ta­gé. Laurent Danon-Boi­leau rap­porte une expé­rience inté­res­sante de cher­cheurs neu­ro-cog­ni­ti­vistes qui montrent la pré­co­ci­té du sou­rire en réponse à une sol­li­ci­ta­tion d’adulte et de l’imitation chez le tout petit bébé ; expli­quée par des méca­nismes sous-cor­ti­caux. La subli­ma­tion ordi­naire, c’est le plai­sir par­ta­gé dans la contem­pla­tion de la beau­té du monde y com­pris de l’éphémère beau­té d’une fleur ! Elle n’est pas du côté de la souf­france mais du plai­sir de la vie.

La réflexion théo­rique s’étaye sur Un sou­ve­nir d’enfance de Léo­nard de Vin­ci pour la subli­ma­tion d’exception et sur Le moi et le ça pour la subli­ma­tion ordi­naire. Mais il ne s’agit pas que d’une étude théo­rique, l’auteur est cli­ni­cien, son rap­port pour le 67e congrès des psy­cha­na­lystes de langue fran­çaise s’appelait La force du lan­gage. Cette pré­oc­cu­pa­tion des forces en pré­sence, du point de vue éco­no­mique donc, reste tou­jours pré­sente dans cet ouvrage.   Ain­si il se rap­pelle, à la suite de René Diat­kine, com­bien la consul­ta­tion chez l’enfant est exci­tante, ne serait-ce que par la pré­sence des corps.   Com­ment l’enfant va-t-il méta­bo­li­ser cette exci­ta­tion, va-t-il être abat­tu, ou au contraire agi­té ? Le lan­gage qui se déploie tem­père-t-il l’excitation ou au contraire la redouble-t-il ? De quelle construc­tion moïque émane ce lan­gage ? La per­ti­nence du mot peut être totale, et le lan­gage n’avoir aucun effet de conte­nance immé­diate si le moi est trop fra­gile. L’enfant est-il satis­fait de ce qu’il a pu repré­sen­ter ou au contraire déçu ? Au regard de l’intensité de ses sou­haits œdi­piens, une créa­tion par le jeu, le mode­lage ou le des­sin peut s’avérer déce­vante, com­ment l’enfant sup­porte-t-il alors cette décon­ve­nue ? Face à la dés­illu­sion sus­ci­tée par un mode­lage, l’interprétation « côte à côte » pro­po­sée ouvre un espace tiers par­ta­gé. Non pas un savoir sur l’autre mais une recon­nais­sance d’une réa­li­té par­ta­gée par les deux pro­ta­go­nistes de la scène, comme si une mutua­li­té, res­pec­tueuse de l’asymétrie, s’établissait entre eux.  

Nom­breuses sont les sources de la réflexion : le pra­ti­cien auprès d’enfants comme l’analyste d’adultes, le lec­teur et l’écrivain, le lin­guiste et le tra­duc­teur, mais aus­si un Laurent Danon-Boi­leau intime, qui se sou­vient de son enfance, ou fait part de son ques­tion­ne­ment sur les chan­ge­ments que, l’âge venant, la vie impose.  

Le cha­pitre sur la subli­ma­tion en exil a par­ti­cu­liè­re­ment rete­nu notre atten­tion. Il est inat­ten­du. Il nous a rap­pe­lé une cita­tion de Ber­tolt Brecht    sou­vent évo­quée par Edmun­do Gomez-Man­go : « l’exilé doit apprendre à se taire dans les deux langues ».    Com­ment mieux dire que l’exilé souffre moins s’il peut gar­der vivante en lui la langue du pays d’origine et faire sienne aus­si la langue du pays d’accueil, sinon il est tou­jours guet­té par la nos­tal­gie, voire la mélan­co­lie. Inté­rêt aus­si du regard sur la cli­nique du retour, le pays ne cor­res­pond plus à l’image du pays que l’on avait quit­té et la dés­illu­sion est rude. Cer­tains peuvent en tom­ber malades. Dans L’homme Moïse et le mono­théisme Freud com­pare l’exil à un arra­che­ment au monde du mater­nel, du sen­so­riel pour aller vers les choses de l’esprit.

À quoi la subli­ma­tion, dans l’exil, comme dans l’analyse, est-elle com­pa­rable ? Selon Valé­ry, le pre­mier vers est don­né par les dieux. Peut-être ! Mais après, les dieux se taisent et le tra­vail com­mence. Après un temps néces­saire de répé­ti­tion et de marasme qui peut être dif­fi­cile à sup­por­ter, l’idée de départ comme ce qui a été vécu, pen­sé, par­fois de façon trau­ma­tique, voire refou­lé se trans­forment dans une éla­bo­ra­tion nou­velle ou par des méca­nismes d’écriture qui se fondent sur la « conson­nance » pour Valé­ry et la « réfrac­tion » chez Proust si l’on suit le motif de Vin­teuil et la pen­sée de l’auteur. Mais le créa­teur lit­té­raire n’arrive pas tou­jours à dire ce qu’il veut dire ; son génie le menace dans la soli­tude, sa toute-puis­sance dans la créa­tion et se paie sou­vent d’une déré­lic­tion dans la vie cou­rante : tout pris à son œuvre, à l’absolu de ses exi­gences, il ne lui reste, par­fois, guère de pos­si­bi­li­té pour se réjouir de l’éphémère.   En proie à un fan­tasme d’auto-engendrement, il semble être, si l’on a bien sui­vi la pen­sée de l’auteur, dans une logique du 2, dans l’impossibilité de se vivre à dis­tance d’une scène pri­mi­tive dont il serait exclu, il en devien­drait l’auteur au prix d’un cli­vage du moi et des objets. Une mère qui n’aurait pu, n’aurait su lui appor­ter une atten­tion suf­fi­sante res­te­rait, en arrière-plan, comme l’objet de ses soins. Le créa­teur, pour pou­voir allier subli­ma­tion d’exception et subli­ma­tion ordi­naire, aurait à renon­cer à vou­loir soi­gner, si ce n’est la mélan­co­lie mater­nelle, du moins l’humeur de celle-ci. Il faut donc pou­voir accep­ter que cette mère prenne du plai­sir avec un autre que lui, ce qui sup­po­se­rait qu’il ait eu, avec elle, des expé­riences de plai­sir, certes d’une autre nature. Alors le créa­teur en déployant ses dons pas­se­rait d’une logique d’attente de la recon­nais­sance, par un père (?), par le public (?), à celle de la trans­mis­sion. 

Bien enten­du, dans l’exil, dans la créa­tion lit­té­raire, dans le jeu de l’enfant subli­ma­tion d’exception et subli­ma­tion ordi­naire peuvent par­fois s’allier en pro­por­tion variable avec l’impératif du pro­duit socia­le­ment valo­ri­sé pour la subli­ma­tion d’exception et la prime de plai­sir tem­pé­ré avec l’autre dans la subli­ma­tion ordi­naire.  

Rete­nons encore une trou­vaille. Laurent Danon-Boi­leau rat­ta­chant l’expérience de la subli­ma­tion ordi­naire à l’aire de jeu et à l’article « La loca­li­sa­tion de l’expérience cultu­relle » a retrou­vé le poème de Tagore dont est extrait l’exergue ouvrant l’article, il pense que la bonne tra­duc­tion est «  Sur la grève d’un monde sans fin des enfants se ras­semblent » (et non des enfants, jouent). Encore une fois ce qui compte ici, ce qui per­met le jeu, cette subli­ma­tion ordi­naire, c’est la pré­sence de l’autre, du sem­blable humain. Ces enfants peuvent jouer au bord de la mer dans l’insouciance des dan­gers qui en émanent et les menacent parce qu’au loin des adultes veillent. On pense aus­si au bébé du début du livre qui très tôt peut « orga­ni­ser avec un adulte un jeu d’imitation alter­née, mal­gré l’immaturité de son cor­tex per­cep­tif ».   

Le livre refer­mé, voi­ci, quelques impres­sions de lec­ture qui ne pré­tendent pas à l’exhaustivité, nous avons essayé de trans­mettre le plai­sir pris à le lire, plai­sir qui se doit d’être par­ta­gé.

L’art de la subli­ma­tion. Éloge du détour, Laurent Danon-Boi­leau.
Odile Jacob, 2025.