Psychothérapies d’enfant en visio pendant le confinement : pour le meilleur et pour le pire…

Suite au contexte de confi­ne­ment à domi­cile pré­co­ni­sé par les auto­ri­tés sani­taires du 16 mars au 11 mai 2020 je vou­drais par­ta­ger avec vous mon expé­rience de pédo­psy­chiatre de huit semaines de séances  vidéo avec des enfants de 4 à 15 ans. Je reçois à mon cabi­net une ving­taine d’enfants par semaine en psy­cho­thé­ra­pie.  J’ai du arrê­ter de voir phy­si­que­ment mes patients le lun­di 16 mars et je leur ai tous pro­po­sé de conti­nuer  les séances par video , skype ou What­sApp. Durant cette période j’ai pu tra­vailler  à mon cabi­net proche de mon domi­cile et les enfants à tra­vers l’écran pou­vaient me voir dans la pièce  où je tra­vaillais habi­tuel­le­ment.  La grande majo­ri­té des patients ont accep­té. La pose du cadre s’est faite au départ de façon un peu pré­ci­pi­tée. La situa­tion était inédite. On ne savait pas com­bien de temps cela allait durer.  J’ai pro­po­sé  aux parents de lais­ser l’enfant dans une pièce seul et au calme avec le télé­phone en mode vidéo.

L’excitation de départ
La pre­mière semaine s’est dérou­lée dans une grande exci­ta­tion par­ta­gée. Les enfants se dépla­çant avec le télé­phone, c’est là que les ennuis ont commencé…la plu­part ont vou­lu me mon­trer leurs affaires, leur chambre, leur lit, leurs jouets, leurs dou­dous,  les pho­tos sur les murs, leurs boite à secrets…jusque là tout va bien, mais cer­tains sont allés jusqu’à me faire voir toute leur mai­son : les frères et sœurs dans leurs chambres, le salon, les toi­lettes,  la cui­sine, et même…. la chambre des parents pour des scènes pri­mi­tives en direct ! Me voi­là plon­gée en apnée dans leur inti­mi­té fami­liale …La came­ra sur le télé­phone bouge en per­ma­nence, cela me donne mal à la tête, le tour­nis …mais en même temps je trouve ça inté­res­sant, j’ai l’impression de voir le monde comme eux, comme ils veulent bien me le mon­trer.  Avec ces petits came­ra­men  je me balade à un mètre de hau­teur entou­rée d’objets géants… une table et des chaises sous cet angle me paraissent sou­dai­ne­ment immenses, je me sou­viens tout à coup  ce que c’était d’être « petit » entou­ré de « grandes » per­sonnes au sens propre, les visages des parents sont énormes, la bouche de la petite sœur de un an qui bave gigan­tesque,  le caniche de la famille on dirait un lion !   Avec leurs yeux je rede­viens un enfant je me recon­necte plus faci­le­ment avec ma part infan­tile pour mieux m’identifier à eux.  Cer­tains patients ont choi­si de des­si­ner cal­me­ment et me montrent leurs des­sins, avec d’autres on essaie d’inventer des jeux. Avec un enfant de 5 ans on fait un com­bat de marion­nettes et de figu­rines. Mes marion­nettes du cabi­net contre ses figu­rines de sa chambre. Cela per­met de déployer une grande agres­si­vi­té chez cet enfant habi­tuel­le­ment inhi­bé. Avec d’autres nous jouons aux jeux de mime, à des jeux de main « pierre feuille ciseaux », à la dinette cha­cun pré­pare ses petits plats dans sa cui­sine pour un repas com­mun, on a même joué à cache-cache avec un petit de 7 ans mais j’avais du mal à le trou­ver quand il sor­tait de l’écran ! Ceux qui ne pou­vaient pas s’isoler dans leur chambre étaient dans le salon ou la cui­sine et ont vou­lu me mon­trer toute les choses qu’ils n’ont pas le droit de faire…allumer le four, se ser­vir dans le fri­go et j’ai dû leur dire « non arrête pas touche ! ». Cer­tains ont vou­lu que je leur montre leur pochette où je conserve leurs des­sins au cabi­net, cela les a ras­su­rés de voir que tout était res­té à sa place.

Phase de doutes
Après la fin de la deuxième semaine, je com­men­çais à dou­ter … dans quelle aven­ture m’étais-je enga­gée avec eux ? Com­ment conser­ver un cadre thé­ra­peu­tique et pare-exci­tant  dans ce contexte inquié­tant de pan­dé­mie mon­diale à durée indé­ter­mi­née …. Et com­ment tra­vailler avec cet outil vidéo qui me sem­blait en même temps inté­res­sant mais aus­si explo­sif et dan­ge­reux car géné­ra­teur d’excitation et de trans­gres­sion. Dans les dis­cus­sions avec les groupes de col­lègues les avis étaient par­ta­gés, cer­tains pré­fé­raient même renon­cer et mettre le tra­vail en latence, avec d’autres nous avons conti­nué de par­ta­ger nos expé­riences et cela m’a aidé à pour­suivre.  Car  spon­ta­né­ment et avec une grande sim­pli­ci­té tous mes patients me disaient à la semaine pro­chaine et  ils vou­laient tous conti­nuer les séances alors j’ai sui­vi leur mou­ve­ment. Les parents étaient contents que tout ne s’arrête pas.  Ils me racon­taient aus­si com­ment ils géraient le quo­ti­dien, le télé­tra­vail avec les enfants à côté c’est com­pli­qué… Les deux pre­mières semaines, la plu­part des enfants étaient plu­tôt contents de res­ter à la mai­son avec leurs parents de ne pas aller à l’école. Cer­tains m’ont mon­tré avec émo­tions leurs cahiers de tra­vail d’école, m’ont par­lé de leurs cama­rades qui leur man­quaient déjà de leur mai­tresse. Je m’inquiétais pour ceux qui ne pou­vaient pas s’isoler à la mai­son,  notam­ment  pour cer­tains ado­les­cents qui ne vou­laient pas conti­nuer les séances à dis­tance et que je ne voyais plus.

Céleste : sau­vé par les fées bleues !
A par­tir de la troi­sième semaine de confi­ne­ment, l’excitation de départ est retom­bée et  des angoisses concer­nant le virus, la mort, la mala­die, sont appa­rues dans le maté­riel des séances des enfants, dans leurs des­sins ou leurs jeux. Les enfants déam­bu­laient moins avec le télé­phone. Une cer­taine rou­tine du cadre s’installait.  C’étaient les vacances sco­laires, le poids du manque de liber­té se fai­sait plus sen­tir. L’actualité mon­diale était de plus en plus acca­blante. Dans mon contre trans­fert j’étais épui­sée de ces séances qui me deman­daient une concen­tra­tion extrême. J’étais obli­gée de prendre des notes pour me sou­ve­nir d’une séance à l’autre,  alors qu’habituellement je n’ai que très rare­ment besoin de le faire. Dans la pochette de cha­cun de mes patients, où ils rangent habi­tuel­le­ment leurs des­sins je met­tais en note ce qu’ils fai­saient der­rière l’écran, pour lais­ser une trace.  Cer­tains s’en aper­ce­vaient et me deman­dait « pour­quoi t’écris main­te­nant ? T’as peur d’oublier ? » ….pas faux. Tra­vailler dans mon cabi­net vide deve­nait de plus en plus pesant, la pré­sence phy­sique de mes patients me man­quait. On arri­vait à bout des jeux pos­sibles à faire à dis­tance, par­fois un silence s’installait dont on ne savait jamais si il n’était pas dû à une décon­nexion.  Le décou­ra­ge­ment me guet­tait. Tou­chée per­son­nel­le­ment dans mon cercle fami­lial proche par le virus, j’étais inquiète et tra­vailler dans ces condi­tions deve­nait de plus en plus dif­fi­cile.

Je vais vous rap­por­ter un mor­ceau de séance cli­nique avec un petit patient de 6 ans datant de cette période. Séance du 1er avril 2020. Céleste est un petit gar­çon que je sui­vais à mon cabi­net en psy­cho­thé­ra­pie heb­do­ma­daire depuis presque un an. Il était venu pour des dif­fi­cul­tés d’apprentissages, un retard de lan­gage pris en charge en ortho­pho­nie, un mutisme et des pro­blèmes de com­por­te­ment entrai­nant un iso­le­ment rela­tion­nel. Il avait des anté­cé­dents de pro­blèmes soma­tiques grave dans la petite enfance ayant entrai­né un iso­le­ment sen­so­riel plu­sieurs années. Ses parents avaient cha­cun tra­ver­sé des épi­sodes dépres­sifs après sa nais­sance. Un bilan hos­pi­ta­lier récent avait diag­nos­ti­qué un trouble de l’attention sans hyper­ac­ti­vi­té et pré­co­ni­sait la pour­suite de la psy­cho­thé­ra­pie et de l’orthophonie.

Avant le début du confi­ne­ment Céleste avait qua­si­ment rat­tra­pé tout son retard sco­laire et allait beau­coup mieux. Il avait des copains et même une amou­reuse. Les parents inves­tis­saient la thé­ra­pie de leur fils et étaient dans une bonne alliance avec moi. Au début de sa thé­ra­pie , dans  ses séances à mon cabi­net Céleste avait mis en scène de façon répé­ti­tive des his­toires de famille où il jouait le rôle d’un grand frère avec beau­coup de res­pon­sa­bi­li­tés qui devait s’occuper de plein de tâches ména­gères et aider ses parents. Il avait du mal à sor­tir de ce rôle et à jouer libre­ment mais il y par­ve­nait de plus en plus. Au début du confi­ne­ment nous avons conve­nu avec ses parents de faire une séance par vidéo sur watt­sapp via le télé­phone d’un parent. Dis­po­si­tif inédit pour lui comme pour moi.  Les deux pre­mières séances vidéo sur What­sApp, Céleste était ins­tal­lé dans sa chambre le télé­phone posé à son petit bureau, et il avait vou­lu conti­nuer un jeu de carte qu’il avait fabri­qué dans la séance pré­cé­dente à mon cabi­net. Je lui mon­trais ses pré­cé­dentes pro­duc­tions que j’avais gar­dées dans sa pochette du cabi­net  à tra­vers l’écran et il conti­nuait à  fabri­quer d’autres cartes chez lui en des­si­nant et décou­pant sur des feuilles de papier. A la deuxième séance vidéo il a été capable d’inventer des règles logiques de jeu et nous avons pu jouer ensemble à son jeu de carte. Je me réjouis­sais de voir un plai­sir au rai­son­ne­ment logique et même mathé­ma­tique émer­ger chez ce petit gar­çon dont on dou­tait l’année pré­cé­dente du pas­sage au CP. C’est la troi­sième séance vidéo que je vou­drais vous pré­sen­ter plus en détail car elle est assez repré­sen­ta­tive des dif­fi­cul­tés mais aus­si des richesses de conti­nuer à tra­vailler  pen­dant le contexte de confi­ne­ment à dis­tance avec les enfants. Au début de cette séance vidéo Céleste n’est pas très moti­vé, il ne sait pas quoi faire et je lui pro­pose de des­si­ner. Je suis moi-même d’une humeur assez maus­sade enva­hie par les inquié­tudes de la situa­tion sani­taire mon­diale, le 1er avril 2020  la courbe épi­dé­mique était d’une rai­deur ver­ti­gi­neuse et j’étais aus­si ébran­lée par de mau­vaises nou­velles concer­nant mon cercle fami­lial proche.  Céleste com­mence à des­si­ner et me montre son des­sin sur l’écran.  J’y vois une sorte de gros gri­bouillis dans un  rond. Je lui demande ce que c’est et il com­mence à me dérou­ler l’histoire sui­vante que je prends en note. «  C’est une boule qui rou­lait sur la route et après elle est tom­bée sur l’horloge magique. L’horloge magique est deve­nue blo­quée. Elle ne mar­chait plus et main­te­nant toutes les choses magiques ne mar­chaient plus. Toutes les voi­tures sont blo­quées. Toutes les per­sonnes ne bougent plus. Tout est au feu rouge. » Je lui demande  ce que c’est que cette boule et il conti­nue. « C’est une boule col­lante qui aime les choses magiques, elle revient toutes les fins d’années, elle mange tout, elle gros­sit, gros­sit » Je lui demande si on peut la com­battre cette boule et il répond « on a essayé beau­coup beau­coup pen­dant des jours, beau­coup de jours et ça n’a pas mar­ché… » Il avait l’air décou­ra­gé à ce moment là et moi aus­si je sen­tais un décou­ra­ge­ment. Le pro­blème dans son his­toire avait l’air sans solu­tion.  Habi­tuel­le­ment dans ces cas là je pro­pose tou­jours à l’enfant de cher­cher des solu­tions alter­na­tives mais là je me lais­sais enva­hir par son décou­ra­ge­ment. Je pro­po­sais tout de même sans trop y croire « tu es sûr qu’on ne peut rien faire ? » et Céleste res­tait silen­cieux et immo­bile der­rière l’écran. Le silence a duré un moment, j’étais moi-même plon­gée dans un moment de décou­ra­ge­ment, me deman­dant si je devais dire quelque chose, mais quoi… Je crois que nous avons par­ta­gé à ce moment là un moment silen­cieux d’abattement dépres­sif com­mun. J’étais moi-même enva­hie de fan­tasmes très pes­si­mistes d’un monde où il serait conti­nuel­le­ment inter­dit de se dépla­cer,  de voya­ger, de vivre libre­ment,  d’embrasser ses amis et même d’enterrer les morts… Au bout d’un cer­tain temps de silence Céleste prend la parole « allo ! tu m’entends là ? » Il s’approche de son télé­phone et il parle fort pour me dire « non !  J’ai une idée, je sais ce qui va se pas­ser. C’est les fées, les fées bleues ! Les fées bleues elles vont construire une cata­pulte géante, GEANTE, je te dis, écrit le en majus­cule ! Une cata­pulte géante pour se débar­ras­ser de la boule ; elles vont avoir beau­coup beau­coup de tra­vail mais ça va mar­cher. Et l’horloge magique va remar­cher et tout va remar­cher ! » Céleste était très exci­té et joyeux en disant cela. Il se met à des­si­ner plein de  bon­hommes bleus tout autour de la boule et me les montre sur l’écran. Il  me trans­met sa joie sou­dai­ne­ment je me sens comme lui rem­plie de gai­té. Je lui dis « ah quelle bonne idée les fées bleues ! Alors on peut dire mer­ci et bra­vo aux fées bleues  et à la cata­pulte, et tout le monde va être sou­la­gé quand tout va remar­cher  ». C’était la fin de la séance, on se dit à la semaine pro­chaine. J’éteignais mon télé­phone, me sen­tant encore infu­sée de sa joie sou­daine et rem­plie d’espoir. Devant mon écran noir, je m’interrogeais  sur ce qui s’était pas­sé durant cette séance. Dans son his­toire der­rières les fées bleues de Céleste je recon­nais­sais les infir­mières qu’il avait du voir à la télé­vi­sion en héroïnes avec leur sabots  leur char­lottes et leur blouses  en papier bleues dans les hôpi­taux, et der­rière « la grosse boule qui gros­sit et reviens à chaque sai­son » je voyais l’ombre mena­çante du virus pré­sen­té aux enfants sous forme de boule avec des pics  et enfin dans la cata­pulte je voyais une  belle méta­phore du vac­cin tant atten­du qui  dans un double mou­ve­ment prend  d’abord une par­tie du virus pour mieux s’en débar­ras­ser ensuite avec les anti­corps.  Dans cette séance au niveau émo­tion­nel  je me suis lais­sée empor­tée dans l’histoire de Céleste tra­ver­sant avec lui un moment de déses­poir com­mun que nous avons pu sur­mon­ter d’une façon thé­ra­peu­tique en sui­vant son  élan final de créa­ti­vi­té. Je me dis que Céleste a été très sen­sible à mon propre mou­ve­ment dépres­sif  durant la séance. J’étais moi-même enva­hie à ce moment là et de façon indé­pen­dante de la séance Céleste, par des mou­ve­ments dépres­sifs lié à l’actualité inquié­tante au niveau mon­dial mais aus­si à des mau­vaises nou­velles dans l’intimité de mon cercle fami­lial proche.

Céleste a sen­ti ce mou­ve­ment et il m’a un peu réani­mé à la fin  par son élan créa­tif pris dans une exci­ta­tion maniaque. Il rejouait ici avec moi dans l’après coup un mou­ve­ment déjà vécu avec ses parents ayant tra­ver­sé des moments dépres­sifs dans sa petite enfance. Céleste est venu à ma res­cousse et je me suis lais­sée rat­tra­pée, sau­vée moi aus­si par ces fées bleues.  Je me suis lais­sée déses­pé­rer par son his­toire un temps puis je me suis lais­sée atteindre par sa joie finale et ce par­tage d’émotion a été une expé­rience thé­ra­peu­tique pour lui.   Prise autant que lui dans le trau­ma col­lec­tif que nous subis­sions tous les deux  la dif­fi­cul­té a été de ne pas me lais­ser débor­der par mon propre mou­ve­ment dépres­sif mais de me lais­ser  tou­cher par son his­toire sans y som­brer pour autant. Dans ce contexte de trau­ma col­lec­tif j’étais  prise avec mon patient par les élé­ments de réa­li­tés et j’utilisais mes propres défenses pour les sur­mon­ter.

Dans la séance sui­vante il a vou­lu conti­nuer son his­toire, on a joué ensemble à « tuer la grosse boule avec les fées bleues ». Avec des crayons plan­tés devant la came­ra du télé­phone on a fait des sabres laser de toutes les cou­leurs pour désac­ti­ver la grosse boule.  Il y avait beau­coup d’agressivité et de cruau­té dans le maté­riel de la séance chez ce petit gar­çon jusque là plu­tôt  inhi­bé en séance. Puis il a été vers des jeux de construc­tion qu’il réa­li­sait devant moi, véri­fiant bien que je le regar­dais, construc­tions brin­gue­ba­lantes et fra­giles qui deviennent  de plus en plus ingé­nieuses et solides. Jusque-là assez obéis­sant pour le tra­vail sco­laire à la mai­son avec ses parents, il s’y est oppo­sé de plus en plus, le rat­tra­page des  acquis sco­laires dif­fi­ci­le­ment conquis jusque là  était mena­cé à nou­veau. On était début mai, le décon­fi­ne­ment se pro­fi­lait et j’ai fait un cour­rier au direc­teur de l’école pour que Céleste soit repris en prio­ri­té. Céleste  a pu reprendre l’école, dans des condi­tions pas évi­dentes,  il s’est adap­té aux nou­veaux locaux,  aux nou­velles per­sonnes, aux nou­velles règles.  Il a repris les séances au cabi­net. C’était émou­vant de se revoir. On a redis­cu­té des séances sur le télé­phone, des dif­fé­rences avec les séances « en vrai ». « C’est mieux pour jouer quand même ». On a par­lé des pro­blèmes  de décon­nexion « des fois t’étais en pause, tu bou­geais plus… fal­lait que j’attende ». Aus­si de l’étroitesse de la taille de l’écran « quand je bou­geais trop tu me voyais plus ». Aujourd’hui la cure de Céleste se pour­suit, je le trouve plus libre dans ses jeux. Il a lâché le rôle de grand frère dans ses his­toires et se laisse aller dans son monde ima­gi­naire et dans des jeux propres à son âge. Il va pas­ser en CE1.

Cet exemple de cure d’enfant avec des séances à dis­tance en vidéo montre com­bien ce dis­po­si­tif inédit a per­mis de conti­nuer un tra­vail thé­ra­peu­tique tout en géné­rant des ques­tion­ne­ments tech­niques impor­tant sur le cadre.

Déploie­ment de la cruau­té du sadisme 
Le dis­po­si­tif vidéo avec le télé­phone  a per­mis  à cer­tains enfants inhi­bés  de déployer une grande agres­si­vi­té dans les séances. A tra­vers l’écran cer­tains enfants ont pu plus vio­lem­ment m’attaquer qu’ils ne le fai­saient en pré­sence,  en me mena­çant avec leurs jouets… arc flèches, sabres, pis­to­lets etc…  Cer­tains ont  même pris le télé­phone pour l’enfermer dans leur boite  à jouet. « Je t’enferme avec mes che­va­liers » m’a dit un petit gar­çon de 5 ans  et pen­dant un ins­tant je me retrou­vais  dans la boite de jouet  avec la sen­sa­tion désa­gréable d’être  immo­bi­li­sée comme une tor­tue retour­née sur sa cara­pace inca­pable de se retour­ner. Dans ce sens l’utilisation de la vidéo  est inté­res­sante car elle peut mettre à jour du maté­riel incons­cient, plus archaïque et plus violent.  Comme le rêve la vidéo sup­prime cer­taines cen­sures et cela peut être une voie d’accès à l’inconscient.  On le constate aus­si bien chez les adultes, le monde vir­tuel, inter­net et les réseaux sociaux  sont le récep­tacle de toutes les pul­sions gré­gaires agres­sives ou sexuelles qui s’y déploient  plus faci­le­ment.

Déni de la sépa­ra­tion et omni­po­tence
L’utilisation de la vidéo et des séances à dis­tance par­ti­cipe au déni de la sépa­ra­tion et à une cer­taine féti­chi­sa­tion de l’objet. Dans ce contexte, on ne savait pas quand on pour­rait se revoir et com­bien de temps allaient durer les séances par vidéo. A tra­vers l’image de leur thé­ra­peute sur  l’écran cer­tains enfants ont pu réa­li­ser des fan­tasmes de mai­trise et d’omnipotence de l’objet en uti­li­sant et en  contrô­lant le télé­phone à leur guise. Pour cer­tains il a fal­lu reprendre lors des retrou­vailles les dif­fé­rences entre une per­sonne « en vrai » et une image sur un écran. Un petit gar­çon de 6 ans me disait lors des retrou­vailles « je pré­fé­rais quand t’étais sur l’écran. Main­te­nant  en vrai je peux pas t’emmener par­tout, je ne peux pas t’allumer et t’éteindre  ».  Et même pour les parents, il était par­fois bien pra­tique d’avoir le psy chez soi, plus besoin de se dépla­cer, on peut l’utiliser comme bon nous semble. Un parent à une fin de séance vou­lant pla­ni­fier la pro­chaine séance et ayant pris le télé­phone, m’emmène dans sa chambre. Allant cher­cher son agen­da et posant le télé­phone sur le lit, il me dit « doc­teur je vous pose là, je vais cher­cher mon agen­da ! »…et me voi­là dans la situa­tion très incon­for­table d’attendre posée sur son lit qu’il revienne…

Nar­cis­sisme pri­maire et exhi­bi­tion­nisme
Lors des séances vidéo, l’enfant  voit sa propre image sur un petit cadre et en appuyant des­sus il peut le mettre en grand. Cer­tains enfants se sont amu­sés à jouer avec ça,  ils étaient fas­ci­nés par leur propre image, et je m’apercevais qu’ils se regar­daient eux-mêmes sur l’écran pen­dant toute la séance. Un petit gar­çon de 5 ans a pas­sé une séance comme ça à s’admirer sur l’écran en imi­tant le dis­cours du pré­sident de la répu­blique en répé­tant sur un ton jubi­la­toire et  solen­nel « les écoles vont fer­mer jusqu’au nou­vel ordre !  » Jouer avec la taille de leur image et la mienne c’était aus­si pour cer­tains une façon de me rape­tis­ser et de se gran­dir.   « Je t’ai mis en petit et moi en grand !  ». Par contre pour cer­tains ado­les­cents mal dans leur peau le fait de se voir sur l’écran était insup­por­table et ils pré­fé­raient les séances par télé­phone. Pour cer­tains enfants qui ne regar­daient pas beau­coup l’écran et res­taient rivés sur leur feuille de des­sin, j’ai com­pris qu’il était sur­tout dif­fi­cile de se confron­ter à leur image. « J’aime pas me voir ».  Et pour moi aus­si  cela a été l’occasion de tra­vailler mon rap­port à ma propre image et il a fal­lu sup­por­ter de me voir en per­ma­nence lors de ces séances vidéo par­fois sous des angles pas très flat­teurs.

L’intimité en péril
Le dis­po­si­tif des séances vidéo ne per­met pas de conser­ver l’intimité de la séance aus­si bien qu’en pré­sence. La plu­part des parents on res­pec­té l’espace de la séance mais il y eu pas mal d’intrusions mal­en­con­treuses qui m’ont mis dans des situa­tions inconfortables…le chat, la petite sœur qui passe, les noti­fi­ca­tions sur le télé­phone qui inter­rom­paient la séance. Il m’est arri­vé de m’apercevoir en cours de séance qu’un parent était dans la pièce mais pas dans le champ de vision, et avec cer­tains il a fal­lu insis­ter plu­sieurs fois pour pré­ser­ver un espace d’intimité. Les frères et sœurs ont pu aper­ce­voir la séance et cer­tains vou­laient y par­ti­ci­per. Des parents me racon­taient que les frères et sœurs s’amusaient à  jouer en dehors des séances « au Dr Ali­bert » entre eux. Cer­tains enfants ont pro­fi­té d’avoir le télé­phone des parents habi­tuel­le­ment inter­dit d’accès, pour ten­ter de fouiller dans leurs affaires,  dans le réper­toire,  ou dans les pho­tos sto­ckés dans le télé­phone et il a fal­lu que je leur dise d’arrêter.

Oppo­si­tion et res­pect du cadre
Dans ces condi­tions le res­pect du cadre a été par­fois acro­ba­tique. Com­ment faire une séance par vidéo avec un enfant oppo­sant qui sort déli­bé­ré­ment du champ de vision ? Avec une petite fille de 4 ans ayant des dif­fi­cul­tés de sépa­ra­tion et ne pou­vant se décol­ler de ses parents nous avons joué à cache-cache plu­sieurs séances  avec sa mère et elle. Et   puis pro­gres­si­ve­ment la mère a pu la lais­ser seule avec moi. Elle se cachait en dehors du champ de vision, puis je lui deman­dais de me mon­trer une main, un pied, un bras… qu’elle s’amusait à mettre dans le champ de vision de télé­phone, et puis après c’était à mon tour…de retour au cabi­net l’enfant a accep­té de res­ter seule avec moi pour une séance entière chose qu’elle n’avait jamais pu faire avant. Un autre  enfant se met­tait exprès dans le fond de la pièce ou de dos pour m’empêcher de le voir. Il est alors beau­coup plus dif­fi­cile qu’en pré­sence d’interpréter l’opposition pas­sive ou de réta­blir le contact. Pour les enfants oppo­sants  plus actifs dans la trans­gres­sion, il était aus­si beau­coup plus incon­for­table et dif­fi­cile de reprendre les choses.

Levée des défenses pho­biques
Pour cer­tains enfants ayant des troubles des inter­ac­tions sociales ou des pho­bies sociales, les séances à dis­tances ont été para­doxa­le­ment plus riches en maté­riel per­met­tant un déploie­ment du monde interne jusque là inac­ces­sible. Une jeune fille de 11 ans, très inhi­bée avec des dif­fi­cul­tés rela­tion­nelles a accep­té dans un pre­mier temps les séances par télé­phone. Elle par­lait très peu les séances étaient très pauvres. Je lui ai pro­po­sé la vidéo et elle s’est mise à des­si­ner et inven­ter une his­toire très riche et inté­res­sante dans laquelle elle a pu éla­bo­rer beau­coup de ses pro­blé­ma­tiques internes jusqu’alors peu acces­sibles. Un autre jeune de 11 ans enva­hi par un trouble autis­tique était très mal à l’aise dans la rela­tion dans les séances en pré­sence,  et il a été beau­coup plus à l’aise par la vidéo. Il a beau­coup des­si­né et  accep­té de par­ler avec moi  de ses des­sins dans une atten­tion conjointe par­ta­gée, alors qu’en séance en pré­sence il s’enfermait dans des acti­vi­tés répé­ti­tives ritua­li­sées.

Retrou­vailles
Les retrou­vailles après huit semaines étaient les bien­ve­nues, et  il aurait été dif­fi­cile de tenir plus long­temps. J’avais deman­dé aux enfants de se créer une pochette  à la mai­son où ils ran­geaient leur pro­duc­tion de séance.  À la séance de retrou­vaille ils sont venus avec et nous avons réas­sem­blé les deux pochettes. Ils m’ont mon­tré leurs des­sins faits pen­dant les séances vidéo et je leur ai mon­tré mes notes.  Cela a per­mis de repar­ler ensemble des séances vidéo de reprendre en met­tant des mots sur ce qui c’était pas­sé. Ce  tra­vail de réas­sem­blage était impor­tant pour la conti­nui­té du tra­vail, pour mar­quer la dif­fé­rence et lais­ser une trace de cette période excep­tion­nelle.

Pour le meilleur et pour le pire…
Au final cette expé­rience de huit semaines de séances vidéo avec les enfants pen­dant le confi­ne­ment a été  enri­chis­sante même si par­fois érein­tante. Il y a eu des moments noirs de décou­ra­ge­ment où il a fal­lu tenir, éclair­cis par de beaux moments cli­niques.   Mal­gré les condi­tions dif­fi­ciles et par­fois périlleuses de tenue du cadre je crois qu’un vrai tra­vail thé­ra­peu­tique a pu se déployer pour les patients. L’utilisation de la vidéo a ébran­lé le cadre clas­sique par sa poten­tia­li­té de trans­gres­sion et de déploie­ment des per­ver­sions poly­morphes infan­tiles (sadisme, voyeu­risme, exhi­bi­tion­nisme) mais aus­si dans cer­tains cas elle a pu  révé­ler des parts enfouies incons­cientes jusqu’alors inac­ces­sibles.   Tra­vail thé­ra­peu­tique inédit et bien dif­fé­rent du tra­vail en pré­sence certes, mais tra­vail thé­ra­peu­tique quand même que nous avons tra­ver­sé ensemble….pour le meilleur et pour le pire.