Prix de l’IJP- Acte III
Téléconsultation : « vivre sur ses acquis… »

Ce texte est le le 3ème volet, fai­sant suite au « Covid sur le divan ? », qui répon­dait sur un mode très directe à la ful­gu­rance de l’évènement Covid. Le second texte « Psy­cha­na­lyste par temps du Covid, un métier ines­sen­tiel ? » orien­tait vers la crise du cadre et de l’identité pro­fes­sion­nelle. Les deux sont publiés sur le site des Enfants de la Psy­cha­na­lyse (http://lesenfantsdelapsychanalyse.com/breves-de-psychanalyse/questions-animees/317-psychanalyste-par-temps-de-covid-un-metier-inessentiel), et sur celui de l’I­PA (https://www.ipa.world/IPA/en/News/corona_papers.aspx).


Dans son texte de 1966, Psy­cha­na­lyse du cadre psy­cha­na­ly­tique  J. Ble­ger conclut ain­si : « L’é­cla­te­ment du cadre, ain­si que son main­tien idéal ou nor­mal sont des pro­blèmes d’ordre tech­nique ou théo­rique, mais ce qui peut fon­da­men­ta­le­ment blo­quer toute pos­si­bi­li­té de cure pro­fonde c’est l’é­cla­te­ment intro­duit ou admis dans le cadre par l’a­na­lyste lui-même ; ce qui veut dire, en d’autres termes, que la dépen­dance et l’or­ga­ni­sa­tion psy­cho­lo­gique les plus pri­mi­tives du patient ne peuvent être ana­ly­sées qu’à l’in­té­rieur du cadre de l’a­na­lyste, lequel ne doit être ni ambigü, ni fluc­tuant, ni alté­ré.1 »
Si J. Ble­ger met l’accent sur les fonc­tions d’accueil de « l’ins­ti­tu­tion fami­liale » la plus pri­mi­tive du patient, cette par­ti­tion de la situa­tion ana­ly­tique à l’intérieur et à l’extérieur du cabi­net semble obéir comme il nous le montre avec des exemples cli­niques, à des construc­tions toutes sin­gu­lières, néan­moins ancrées dans les inva­riants du cadre de séance. Der­niè­re­ment nous avons eu à faire pour le moins à des fluc­tua­tions et alté­ra­tions de nos cadres-pour reprendre les mots de Ble­ger. Je met­trai l’accent pour ma part sur la pra­tique de la télé­con­sul­ta­tion, dis­tin­guant en pre­mier lieu l’éprouvé de fatigue, secon­dai­re­ment la ten­dance à inter­ve­nir davan­tage, comme les deux consé­quences les plus fré­quem­ment men­tion­nées dans nos récents échanges. Ils me paraissent tout par­ti­cu­liè­re­ment mettre en évi­dence la dimen­sion éco­no­mique de la situa­tion ana­ly­tique, dans sa consti­tu­tion, régu­la­tion et iné­luc­ta­ble­ment son épui­se­ment.

« Tou­jours attends-toi à l’inattendu ! »  Edgar Morin2

Pour­quoi l’économique ?

Le voca­bu­laire popu­laire s’est enri­chi ces der­nières années de la notion de charge men­tale, spé­cia­le­ment attri­buée à la sur­charge de la ména­gère, avec un beau suc­cès média­tique à la clé : il est évident que cette notion s’est mon­trée per­ti­nente dans sa com­pré­hen­sion immé­diate. La psy­cho­lo­gie de comp­toir, en dit sou­vent plus qu’il n’y parait. Il ne s’agit pas seule­ment de décrire une mère aux abois, cumu­lant son tra­vail, l’éducation des enfants et la ges­tion de la mai­son, mais la charge men­tale décrit bien les effets cumu­la­tifs de toutes ses tâches du quo­ti­dien dans l’appareil psy­chique, en tant qu’organisation, anti­ci­pa­tion, et enfin exé­cu­tion-en n’omettant pas de res­ter une femme, celle-là même dont parlent D. Braun­sh­weig et M. Fain dans leur article La cen­sure de l’amante3 . Une femme qui la nuit venue, rede­vient amante en levant une cen­sure impo­sée sur son acti­vi­té libi­di­nale. Chez notre mère haras­sée, c’est aus­si la pen­sée qui est sur­char­gée et épui­sée dans sa capa­ci­té à se régé­né­rer, pas seule­ment le corps qui est fati­gué.

Il me semble que cette reven­di­ca­tion sociale, à tona­li­té fémi­niste, rend sans le savoir jus­tice au grand jour au point de vue éco­no­mique, même si c’est sur un mode très phé­no­mé­no­lo­gique, rejoi­gnant par un détour, ces autres émer­gences du psy­chique dans la psy­cho­pa­tho­lo­gie de la vie quo­ti­dienne.
Le point de vue éco­no­mique chez Freud était appe­lé à « suivre les des­tins des quan­ti­tés d’excitation et d’obtenir une éva­lua­tion au moins rela­tive de celle-ci » , il nous appa­rait aujourd´hui à la fois comme condi­tion de la vie psy­chique bien sûr, mais aus­si comme gar­dien et menace du pro­ces­sus ana­ly­tique quand il appa­rait par excès ou défi­cit, met­tant en péril la secon­da­ri­sa­tion au pro­fit de la mas­si­vi­té des pro­ces­sus pri­maires. D’ailleurs, l’économique inter­roge Freud bien avant qu’il n’ait eu l’idée de l’articuler en 1915 aux points de vue dyna­mique et topique. Dès le pre­mier cha­pitre du Pro­jet d’une psy­cho­lo­gie scien­ti­fique (1895), la quan­ti­té est men­tion­née dans le titre d’ouverture : « Pre­mière pro­po­si­tion prin­ci­pale. La concep­tion quan­ti­ta­tive. »  Les quan­ti­tés que l’appareil psy­chique doit prendre en charge par son sys­tème neu­ro­nal, cherchent à se frayer un che­min jusqu’à une solu­tion de décharge endo ou exo-psy­chique, engagent déjà les notions d’inertie, d’accumulation et de dépla­ce­ment. Ce sont comme on le sait, ses tra­vaux avec Breuer sur l’hystérie et l’hypothèse auda­cieuse d’un saut énig­ma­tique du psy­chique dans le soma, qui ins­pi­re­ront ses consi­dé­ra­tions sur les quan­ti­tés trau­ma­tiques d’excitation à la recherche d’une décharge, plus tard, d’une sym­bo­li­sa­tion.

Mais c’est dans le cha­pitre VII de La science des rêves (1900), que les pro­ces­sus de dépla­ce­ment et de conden­sa­tion donnent la valeur qua­li­ta­tive de la cir­cu­la­tion de l’énergie psy­chique entre les dif­fé­rents sys­tèmes psy­chiques de la pre­mière topique. L’échec du tra­vail de rêve débor­dé par un excès dans les cau­che­mars, les rêves de répé­ti­tion ou l’insomnie décrivent très cli­ni­que­ment cet aspect de la sur­charge par la quan­ti­té et ses consé­quences. Cet aspect de ce qu’on appelle « troubles du som­meil » semblent être par­ti­cu­liè­re­ment mobi­li­sées par la situa­tion Covid : les excès de la dra­ma­ti­sa­tion média­tique, créent des restes diurnes indi­gestes, avec des conduites hyp­no­tiques chez des patients qui tentent de s’épuiser devant des écrans jusqu’à s’effondrer dans le som­meil, par­fois au petit matin.  En 1914, une régu­la­tion des quan­ti­tés au sein de l’appareil psy­chique autre que le refou­le­ment, la figu­ra­bi­li­té du rêve, ou la décharge dans l’acte, se pré­sente dans la solu­tion désexua­li­sante du nar­cis­sisme, l’autre pôle d’investissement psy­chique com­plé­men­taire de l’objet. Cette pola­ri­té d’investissement interne, subis­sant dou­lou­reu­se­ment la perte, sus­cite le recours au tra­vail du deuil et de la patho­lo­gie mélan­co­lique en 1915 , sous l’angle des iden­ti­fi­ca­tions à l’objet per­du, iden­ti­fi­ca­tions logées dans le moi, lieu d’un confi­ne­ment tem­po­raire. En 1920, l’apoptose-célèbre méta­phore bio­lo­gique, ne décrit rien moins qu’un retour pro­gres­sif à l’inanimé, lit­té­ra­le­ment par une décrue éner­gé­tique jusqu’à la mort, pro­gram­mée dans le des­tin de toute cel­lule vivante.

Ce petit tour d’horizon très super­fi­ciel de ce qu’on pour­rait appe­ler « l’économique chez Freud », tente de rap­pe­ler et sou­li­gner l’importance constante de cet aspect pré­sent dès ses jeunes années telle sa fas­ci­na­tion pour les tra­vaux en ther­mo­dy­na­mique du phy­si­cien alle­mand H. Von Helm­holtz, dont il trans­pose les logiques au fonc­tion­ne­ment men­tal, neu­ro­nal puis sa construc­tion de l’appareil psy­chique dont les sys­tèmes de la pre­mière topique, plus tard ins­tances, spa­cia­lisent tou­jours la même pro­blé­ma­tique : la régu­la­tion de l’énergie psy­chique et sa menace trau­ma­tique !

Après 2 mois de télé­con­sul­ta­tions, émergent donc quelques accents du maté­riel qui n’échappent pas aux logiques connues de la quan­ti­té, par consé­quent du débor­de­ment, de la répé­ti­tion mais aus­si du manque : « c’est comme quelques mois après que ma mère soit morte (…) j’ai eu peur d’oublier son visage, je me suis sur­prise à avoir la même crainte de perdre le sou­ve­nir du votre image », me disait très récem­ment une patiente en ana­lyse par télé­phone. Cet exer­cice à dis­tance, révèle ses symp­tômes, entre autres, celui qui nous fait una­ni­me­ment dire l’impossibilité de démar­rer un tra­vail ana­ly­tique dans ces condi­tions, sauf peut-être, quand la demande vient de quelqu’un qui a une solide expé­rience préa­lable du divan. Ma réflexion vise ain­si l’éventuel pro­blème d’une pan­dé­mie au long cours, sur les bases de ce que nous enseignent déjà les semaines pas­sées et des réso­nances de nos réflexions issues de nos dif­fé­rents groupes de tra­vail.

Consti­tu­tion du lien et coex­ci­ta­tion

La pré­sence des corps en séance ren­voie fon­da­men­ta­le­ment aux effets de charge par la coex­ci­ta­tion libi­di­nale, et d’un retour­ne­ment du déplai­sir lié à la règle fon­da­men­tale en exci­ta­tions et pos­sibles trans­for­ma­tions. Le jeu de pré­sence-absence du confi­ne­ment, anime un pôle éco­no­mique du divan bien tem­pé­ré comme l’appelle J.L. Don­net5 , qui clas­si­que­ment s’établit sur un axe allant du trans­fert de base, de ses évo­lu­tions mul­tiples jusqu’à ses ava­tars mar­gi­naux dans les cures inter­mi­nables ou l’apparition de réac­tions thé­ra­peu­tiques néga­tives. Sur ce che­min de l’inconscient, un pan­neau de direc­tion indique « L’incertain » dont parle J. Puget6  , celui qui radi­ca­le­ment résiste à être devi­né tel qu’il advient, déter­mine ain­si une condi­tion sine qua non de toute entre­prise ana­ly­tique. L’incertain dans sa fami­lia­ri­té avec la sur­prise-fac­teur connu dans la névrose trau­ma­tique–  inflige, s’il le fal­lait, une leçon de taille aux scep­tiques du tour­nant de 1920, dont on sait la place de l’échec de la cure de l’homme aux loups , auquel s’est ajou­té la décep­tion de la névrose de guerre rebelle à la tech­nique psy­cha­na­ly­tique clas­sique. Il y aurait une sorte de coex­ci­ta­tion mor­bide entre le contexte très per­son­nel pour Freud de la pre­mière guerre mon­diale, la pan­dé­mie gigan­tesque de la grippe espa­gnole qui empor­ta sa « chère » Sophie, et enfin, l’annonce de son can­cer maxil­laire supé­rieur en 1919. Freud fait la vio­lente expé­rience de l’incertain au long cours, cumu­lant les évè­ne­ments trau­ma­tiques dont les forces le font dou­ter des deux prin­cipes du fonc­tion­ne­ment psy­chique , débor­dées par la com­pul­sion de répé­ti­tion signe d’un recours à une solu­tion Au delà du prin­cipe de plai­sir. L’incertain actuel serait peut-être pour nous une ver­sion de la « brèche qui devient la voie où « atta­quer » sa toute-puis­sance » (du cadre et du monde infan­tile idéa­li­sé) dont parle J. Ble­ger, tou­jours dans son article cité plus haut.

La notion de coex­ci­ta­tion libi­di­nale appa­rait chez Freud dès 1905, dans Les 3 essais sur la théo­rie de la sexua­li­té, où il montre que « toute ten­sion impor­tante au niveau des besoins a pour corol­laire une exci­ta­tion sexuelle », c’est à dire le pro­logue du retour­ne­ment maso­chiste de la dou­leur en plai­sir de 1926 dans le Pro­blème éco­no­mique du maso­chisme qui prend jus­te­ment pour prin­cipe pivot, la coex­ci­ta­tion libi­di­nale dans les enjeux d’intégration du maso­chisme pri­maire.
Les patients nous disant qu’il est temps que ça s’arrête-le télé­phone, nous disent certes beau­coup de choses de manière conden­sée, ils nous disent au moins que cette rela­tion des corps éloi­gnés modi­fie un para­mètre fon­da­men­tal de la séance, qui main­te­nant fait manque à dif­fé­rents niveaux de la gamme de cet éprou­vé inquié­tant.
Ces craintes du manque résonnent lar­ge­ment avec les pro­nos­tics pes­si­mistes des éco­no­mistes de la finance cette fois, créent un vrai poten­tiel de trans­po­si­tions entre la décé­lé­ra­tion éco­no­mique pro­bable et la retom­bée des effets de la coex­ci­ta­tion cau­sée par les modu­la­tions du cadre, dévoi­lant l’expérience nou­velle d’un cré­dit de trans­fert accu­mu­lé avant coup, par nature épui­sable…
Nos habi­tudes de fonc­tion­ne­ment connaissent pour­tant des rup­tures pro­gram­mées pen­dant les longues cou­pures d’été dont nous pou­vons reve­nir sujets aux doutes quant à ce qui reste des ins­crip­tions psy­chiques d’avant. Plus pré­ci­sé­ment, ces doutes concernent la pos­si­bi­li­té d’une relance des inves­tis­se­ments de la cure, après que le patient ait vécu sans nôtre pré­sence pen­dant des semaines : « Vous avez dis­pa­ru tout l’été, et bien dan­sez main­te­nant ! », pour­rait-on presque para­phra­ser La Fon­taine.  En tout état de cause, les patients indexent les cou­pures dans leur maté­riel de séances et nous avons l’habitude d’interpréter ces retrou­vailles, par­fois agres­sives, comme le retour dans le trans­fert des thèmes d’abandon, ou de la frus­tra­tion à se recon­fron­ter aux résis­tances dont la « croûte » s’est bien épais­sie durant les vacances. D’ailleurs, c’est aus­si là que se pré­sentent par­fois des demandes d’arrêt spon­ta­nées des cures : la situa­tion ana­ly­tique pre­nant figure de pile déchar­gée, une quan­ti­té épui­sable pour cer­tains patients, avec la conclu­sion que fina­le­ment ils peuvent faire sans nous, et eux aus­si vivre sur leurs acquis, en éco­no­mi­sant un reste ana­ly­tique à leur pro­fit. Enfin, c’est peut-être aus­si du fait de l’activité coex­ci­ta­trice de la séance que réside une réponse à l’énigme de la prise en com­mun d’une règle de « dis­tan­cia­tion cli­nique » par la pro­fes­sion. La force de l’économique peut en effet don­ner des inten­si­tés dif­fi­ci­le­ment com­pa­tibles avec le trans­fert tem­pé­ré : ce trop de réel du Covid, place les pro­ta­go­nistes de la cure comme des assas­sins pro­fanes, liés par un contrat deve­nu mor­bide. Retrou­ver tous les élé­ments pare-exci­tants néces­saires à la pour­suite en pré­sence a pu paraitre une tâche hors de por­tée dans l’immédiat.

Régu­la­tion et trans­for­ma­tion

En effet, la ques­tion en psy­cha­na­lyse a tou­jours été de pou­voir tra­vailler avec des quan­ti­tés d’excitation per­met­tant les liai­sons psy­chiques, c’est à dire pen­ser et trans­for­mer. Pour cela, la réduc­tion des exci­ta­tions, dont il était ques­tion à l’instant, en d’autres termes leur psy­chi­sa­tion, a pris des formes théo­riques dif­fé­rentes selon les cultures psy­cha­na­ly­tiques. Si en 1920, Freud sou­li­gnait la néces­si­té d’un quan­tum d’énergie pour exci­ter, ali­men­ter le vivant… Dans La nuit et le jour, tou­jours  D. Braun­sh­weig et M. Fain, décrivent un recours à « la pro­duc­tion d’une cer­taine ten­sion d’excitation, ten­sion née de la ren­contre d’un être vivant (donc exci­table) avec une conjonc­ture où la valeur trau­ma­tique doit res­ter dans des pro­por­tions limi­tées mais suf­fi­santes » (p. 195). Un peu plus tard (1997), Paul Denis7 fai­sait de la pul­sion, un ensemble de deux for­mants, l’un d’emprise, l’autre de satis­fac­tion, essayant d’évacuer le pro­blème spé­cu­la­tif posé par la seconde topique. Il pro­pose la libi­do comme agent éco­no­mique de ce mon­tage en for­mants, dont la régu­la­tion se ferait au dia­pa­son de l’objet. La modé­ra­tion des exci­ta­tions, dans ces dif­fé­rents modèles, se fait très sché­ma­ti­que­ment au tra­vers de logiques repré­sen­ta­tion­nelles, de liai­son intra­pul­sio­nelle et par l’objet (P. Denis). La pro­po­si­tion bio­nienne semble rat­tra­per en per­ma­nence un équi­libre éco­no­mique de « appa­reil à pen­ser » par les pro­ces­sus du tra­vail de rêve-fonc­tion alfa, qui trans­forme les élé­ments pri­mi­tifs beta pour assu­rer une crois­sance psy­chique orga­ni­sée par la dia­lec­tique conte­nant-conte­nu. En sui­vant tou­jours la piste de l’économique, c’est éga­le­ment chez Bion que le tré­pied pul­sion­nel LHK, pré­sente dans ces deux pre­miers termes des élé­ments réso­lu­ment plus éner­gé­tiques que n’est la pul­sion K. Ces dif­fé­rents abords méta­psy­cho­lo­giques, amènent à des degrés de spé­cu­la­tion que l’expérience du corps absent replace dans le phé­no­mène sen­sible : le patient n’est pas là pour s’impliquer dans une mise en jeu du cor­po­rel à tous les étages du lien. Une patiente me dit « je ne vous entends pas res­pi­rer et faire vos hmm, c’est comme s’il me man­quait un bras quand je cui­sine… ».

Epui­se­ment…

Voi­ci deux courtes vignettes, méta­phores de la dépense du cré­dit, du capi­tal des années anté­rieures de pré­sence et de la charge en coex­ci­ta­tion qui recours à des sub­sti­tuts.
Une patiente rêve d’une bûche de Noël. Elle sert des parts à toute sa famille, et à la fin de la dis­tri­bu­tion, il en manque une pour elle. Elle m’en parle et asso­cie sur le fait qu’elle a l’habitude de s’acheter un chaus­son aux pommes qu’elle mange nor­ma­le­ment avant la séance, quand elle a le temps, s’offrant ce plai­sir qui lui a tou­jours été refu­sé par ses parents pre­nant soin de son poids et de ses pieds, pour qu’elle soit tou­jours bien chaus­sée. Elle a per­du du poids en confi­ne­ment et se déprime un peu après avoir usé de défenses maniaques pen­dant les pre­mières semaines. Elle dit sa las­si­tude du dis­po­si­tif télé­pho­nique 3 fois par semaine. D’ailleurs tout lui parait se vider en ce moment et l’oblige à lut­ter pour par­ler et ani­mer la séance qu’elle se met à redou­ter : « et si je n’avais rien dire ? », « plus de gâteau pour moi non plus, et nous serions en panne de chaus­sons pour par­ler et mar­cher ensemble » je lui dis. Elle conti­nue à rem­plir par­fois, on le sent tous les deux, avec du sonore, parce que le silence au télé­phone lui semble tou­jours insup­por­table, bien qu’un peu moins qu’au début où elle pou­vait arrê­ter une séance pré­ma­tu­ré­ment, en le disant, « par­don mais ça ne marche plus… »

Une ado­les­cente m’attaque parce que j’ai cinq minutes de retard : « quand je viens c’est mieux, je sais que nous m’écoutez, j’ai l’impression que vous êtes sur votre ordi­na­teur, comme moi, par­fois je vous parle et regarde mes mes­sages, ça m’inspire pour vous dire des choses. Mais je ne vous dis pas tout parce qu’il y a des choses qui sont trop pas moi dans tout ça. » Cette patiente met en jeu la rai­son ini­tiale qu’était son enga­ge­ment dans les réseaux sociaux, à en perdre le som­meil. « J’aime mieux venir, au moins je ne suis pas ten­tée de regar­der mon por­table, mais là c’est comme avec mes parents, je suis plus forte avec, en plus ça me donne rai­son, parce que c’est quand-même grâce à mon por­table que l’on peut se par­ler ! »

Emmanuel Philipp Fox, "Rêverie", 1903
Emma­nuel Phi­lipp Fox, « Rêve­rie », 1903

Une autre méta­phore bio­lo­gique, que cette fois je pro­pose me sert per­son­nel­le­ment de modèle pour me repré­sen­ter ces effets de pri­va­tion de la pré­sence des patients au long cours-je l’appelle modèle en « com­par­ti­ments ». Les com­par­ti­ments de décom­pres­sion sont un modèle uti­li­sé en plon­gée sous-marine, per­met­tant de déter­mi­ner le temps néces­saire pour que l’excès d’azote accu­mu­lé durant la phase de plon­gée puisse s’échapper des dif­fé­rents tis­sus cel­lu­laires durant la phase de décom­pres­sion. En effet, les cel­lules du sys­tème ner­veux cen­tral, des muscles rouges, de la peau ou du sque­lette ne se chargent pas à la même vitesse durant la plon­gée, et par consé­quent ne se des­sa­turent pas non plus en même temps lorsqu’on refait sur­face. Ce modèle m’aide à com­prendre que la pré­sence en séance charge cer­tains com­par­ti­ments du trans­fert conscient et incons­cient, à des niveaux de sen­so­ria­li­té et d’accrochage au réel, tout comme la rela­tion au cadre, par la focale de nos propres fixa­tions par­tielles. Il y aurait tout lieu de pen­ser que la mises en place de la télé­con­sul­ta­tion n’épuise pas les dif­fé­rentes dimen­sions évo­quées ci-des­sus de façon homo­gène mais plu­tôt de manière ana­logue à l’azote qui est rete­nu dif­fé­rem­ment par les divers tis­sus. Néan­moins la charge en coex­ci­ta­tion et en inves­tis­se­ment du lien, répondent à une cohé­rence d’ensemble de la tra­jec­toire du couple patient/analyste, selon la pré-exis­tence d’un frayage. Il est par ailleurs assez pro­bable, que contrai­re­ment au modèle cari­ca­tu­ral de la satu­ra­tion des cel­lules par l’azote, les effets de l’absence in situ, ne chargent para­doxa­le­ment cer­tains sec­teurs du lien au lieu de le déchar­ger, ne serait-ce que par le tru­che­ment des béné­fices secon­daires liés aux résis­tances et à l’ambivalence, à elle-seules, capables de mettre en dan­ger la pour­suite ulté­rieure de la cure.

Conclu­sion

Si la pré­sence en séance charge les bat­te­ries du trans­fert, le déman­tè­le­ment tem­po­raire de notre dis­po­si­tif a dû se trou­ver une solu­tion accep­table pour faire durer les acquis. Per­çu peut-être de manière opti­miste dans les tout débuts de cette nou­velle situa­tion, comme une mise en latence cen­trée sur les besoins de décharge dans la parole qu’est la situa­tion ana­ly­tique selon J. Ble­ger, c’est à dire dans cet ensemble plus large : patient-cabi­net-ana­lyste. Mais cette latence me semble s’être avé­rée déce­vante, inca­pable d’empêcher la décrue mal­gré le recours intem­pes­tif à l’onirique, à l’hallucinatoire, au trans­fert sur le canal vocal et visuel quand il s’agit de visio­con­fé­rence. C’est un pis-aller, faute de mieux, et main­te­nant patient et ana­lyste, tous deux le savent bien…

Se pose désor­mais la ques­tion plus inci­sive et for­ce­ment variable, quant à l’efficacité de cette rela­tion de sub­sti­tu­tion à main­te­nir la coex­ci­ta­tion libi­di­nale comme garante du lien. En d’autres mots, nous allons sans doute expé­ri­men­ter une situa­tion où il puisse y avoir une date de péremp­tion dont pour ma part je ne doute pas, indé­nia­ble­ment ins­crite au sein de la cel­lule vivante de la cure, dont on peut espé­rer que la télé­con­sul­ta­tion ne pré­ci­pi­te­ra pas l’apoptose mais sau­ra relan­cer les conte­nus vivants pour qu’ils reprennent pos­ses­sion de leur site natu­rel : le cabi­net.

NOTES :

  1. Ble­ger J., Psy­cha­na­lyse du cadre psy­cha­na­ly­tique, in Rup­ture et dépas­se­ment, Dunod, 1979.Bleger J., Psy­cha­na­lyse du cadre psy­cha­na­ly­tique, in Rup­ture et dépas­se­ment, Dunod, 1979.
  2. Maxime citée par Edgar Morin dans une inter­view don­née à France Info le 4 avril 2020
  3. Braun­sch­weig D., Fain M., La cen­sure de l’amante, in Pré­lude à la vie fan­tas­ma­tique, RFP, XXXV,.2–3, pp.291–364
  4. Don­net J.L., Le divan bien tem­pé­ré, P.U.F, 2002.
  5. Texte com­mu­ni­qué par Janine Puget en avril 2020 dans le sémi­naire diri­gé par Moni­ca Horo­vitz.
  6. Denis P., Emprise et satis­fac­tion les deux for­mants de la pul­sion, P.U.F, fil rouge, 2002.
  7. Toutes les réfé­rences à Sig­mund Freud sont à retrou­ver dans les oeuvres com­plètes OCF‑P, Puf.