Le prologue : miracle et effroi
Avant même de parler de technologie ou de psychanalyse, il y a une sensation familière : quelque chose nous attire et, en même temps, nous intrigue. L’intelligence artificielle fascine exactement là où elle inquiète. Ce n’est pas une contradiction ; c’est un même affect orienté vers deux directions : d’un côté, la promesse d’une extension infinie de nos capacités, et de l’autre, la crainte d’un effacement de notre propre singularité face à l’outil.
Nous parlons d’algorithmes, mais nous imaginons une toute-puissance, une forme de divinité technique capable de nous précéder. Comme si l’outil pouvait déborder sa fonction utilitaire et nous regarder vivre, devenant le témoin de notre intimité. Chaque invention technique fait surgir cette crainte archaïque : non pas que la machine tombe en panne, mais qu’elle fonctionne trop bien, au point de rendre notre présence superflue.
La question n’est donc pas seulement technologique. Elle est profondément psychique. Certaines personnes viennent aujourd’hui consulter parce qu’elles se sentent apaisées par l’intelligence artificielle tout en devenant, disent-elles, étrangement dépendantes d’elle. Elles obtiennent des réponses immédiates, mais restent avec une question intérieure qui persiste et que l’algorithme ne peut traiter. La psychanalyse commence souvent à cet endroit précis : lorsque la solution technique, aussi parfaite soit-elle, ne calme pas complètement l’inquiétude du sujet. Ce que nous redoutons n’est pas d’être dominés par la machine, mais d’être confrontés à notre propre manque sans la médiation du désir.
L’Aladdin oublié
Pour comprendre ce mouvement de bascule entre l’apaisement et la dépendance, je retourne au conte. Il est nécessaire de rappeler qu’Aladdin est ce que les chercheurs appellent un « conte orphelin » : il ne figurait pas dans les manuscrits originaux des Mille et Une Nuits. Il fut introduit par Antoine Galland, qui le tenait du récit oral de Hanna Diyab, un voyageur maronite d’Alep dont le rôle de co-auteur est aujourd’hui documenté comme une véritable co-fabrication entre l’Orient et l’Occident.
Dans ces versions anciennes issues du manuscrit de Diyab, Aladdin n’est pas un héros moral, mais un oisif, un voleur. Il vit avec sa mère, refusant d’apprendre un métier. Il ne cherche pas l’accomplissement ou la gloire : il cherche simplement à manger, à calmer une faim triviale qui lui rappelle le vide de sa condition. Lorsqu’un magicien l’aborde en se présentant comme son oncle, une simple parole suffit à créer un lien factice. Avant toute magie, il y a déjà transfert : quelqu’un prend la place d’un autre dans l’économie du désir du jeune homme.
Nous avons pourtant transformé ce personnage en prince généreux, principalement à travers la culture populaire contemporaine et la version de Disney, parce que nous supportons mal qu’un pouvoir extraordinaire serve d’abord un besoin aussi ordinaire et « crasse » que la faim. Faire d’Aladdin un prince est une tentative de forcer une identification par un biais narcissique gratifiant : il est plus aisé de s’identifier à une noblesse de nature qu’à un voleur dépendant et « castré » par son besoin.
Nous préférons croire que la puissance récompense la vertu alors que le conte ancien dit autre chose : la dépendance précède la magie. Comme si la faim devait, pour devenir supportable au spectateur moderne, se présenter sous une forme plus noble : une métabolisation bionique du manque.
Il ne s’agit pas seulement d’une formule théorique, mais d’une manière de décrire un trait de notre économie contemporaine : l’IA tend à devenir une prothèse de métabolisation du manque, un dispositif externe qui reçoit nos tensions brutes et nous les restitue sous une forme psychiquement plus maniable.
Si l’on suit Winnicott, la capacité du sujet à habiter un espace intermédiaire entre soi et le monde définit l’aire transitionnelle. Dans l’usage de l’IA, cette aire subit une mutation : l’outil devient une prothèse de la pensée. À la manière de la « fonction alpha » de Bion, l’algorithme reçoit nos excitations brutes, nos questions sans réponse, nos vides intérieurs et nous les restitue sous une forme prémâchée, prête à la consommation immédiate.
Cependant, la réussite de ce processus psychique dépend normalement d’un délai. Lorsque l’IA sature cet espace par une réponse instantanée, la dimension créative s’effondre : l’objet ne « joue » plus avec le sujet, il le capture dans un circuit de satisfaction somatique qui ne produit plus de pensée.
La caverne
La descente dans la caverne ressemble à notre première rencontre avec une interface d’IA. Le magicien conduit Aladdin hors de la ville pour lui révéler un accès étroit, provoquant quelques résistances avant l’éblouissement d’un savoir total. Le cadre de la « Chine » décrit dans le conte fonctionne, comme le rappellent les sources arabes, comme un lieu imaginaire de richesse absolue et d’exotisme radical.
Dans ce souterrain, des pierres précieuses pendent aux arbres. Le magicien avait prévenu : ne prends que la lampe. Mais Aladdin, capturé par l’éclat de l’image, cueille ce qui brille. C’est le piège de l’image sur la fonction. On entre pour poser une question, on reste pour l’ivresse des réponses infinies, puis l’on ne repart plus : la sortie se ferme.
Plus d’issue, plus de solution immédiate. C’est à ce moment précis que la frustration apparaît : non pas la privation d’un objet, mais le retour du manque lorsque la satisfaction imaginaire échoue à produire une véritable élaboration psychique. Et c’est ici que le sujet naît véritablement. Tant qu’une solution est garantie par l’algorithme ou le magicien, nous restons dans une attente passive. Quand l’accès disparaît, nous sommes contraints d’inventer. Freud y aurait peut-être reconnu quelque chose de la mécanique du rêve : un espace où le manque force le travail psychique. Aladdin frotte alors la bague qu’il porte au doigt. Le premier génie qui apparaît n’exauce pas des rêves de grandeur ; il ramène simplement le sujet à la surface. Le secours précède ici la puissance. L’acte de demande précède la pensée élaborée, marquant le début d’une parole qui, enfin, s’adresse à quelqu’un.
La parole
Dans le récit, le retour du fils chez sa mère marque un tournant clinique : il ne s’agit plus de survie dans la caverne, mais de l’instauration d’un système. Lorsqu’il frotte la lampe pour la première fois en plein jour, le Djinn surgit, si colossal qu’il terrifie la vieille femme au point de la faire s’évanouir. Aladdin, lui, ne tremble plus. Il a compris que la puissance est soumise au verbe. La lampe contient une puissance sans limites, mais elle n’agit qu’après une formulation. Le Djinn exige une demande. Sans parole adressée, rien n’advient.
L’intelligence artificielle fonctionne de manière comparable : elle répond à une adresse. Pas de question, pas de réponse. Pas d’énonciation, pas de restitution. Mais l’adresse à la machine n’engage pas encore ce qu’une parole engage dans l’amour.
Le désir, lui aussi, a besoin d’un vide. Aladdin demande d’abord de la nourriture, et le génie apporte des mets sur des plateaux d’argent. Il remplit le ventre, mais il ne sature pas encore le manque. Une pièce encombrée empêche d’habiter ; une pièce vide oblige à imaginer. Nous consultons souvent pour éviter ce moment précis : celui où il faut dire ce que l’on veut vraiment.
En séance, les patients décrivent ce phénomène : ils savent formuler une demande à une machine, mais peinent à formuler un désir pour eux-mêmes. Parler à quelqu’un n’engage pas la même chose que poser une question à un système, le ÇA se contracte ailleurs.
L’accès
L’épisode du palais construit en une seule nuit est l’acmé de cette abolition du temps. Pour épouser la fille du Sultan, Aladdin ne suit pas le chemin du mérite ou de l’apprentissage ; il ne reprend pas l’aiguille de son père tailleur. Il commande, et l’architecture surgit ex nihilo. Quand la lampe fonctionne, ce héros préconstruit ne construit rien : il obtient. Il ne possède pas vraiment, il accède. C’est là que le rapport au savoir change. L’IA ne transmet pas tant un savoir qu’elle ne le met à disposition. La différence est temporelle : apprendre demande un délai, accéder tend à l’abolir. Aladdin devient prince par saut technologique, sans avoir traversé l’épaisseur d’une histoire personnelle.
Cette évolution relève d’un nouveau régime de motricité. Ne pas savoir n’est plus un état passif, c’est une mise en mouvement du corps qui change de nature. À l’ère des grands modèles de langage (LLM), le bras ne se tend plus vers l’étagère pour en extraire la chorégraphie d’un savoir ; il se tend vers le câble de recharge, veine d’une puissance déléguée. Il ne s’agit pas ici de céder à la nostalgie, mais de constater une mutation somatique : le poignet qui spasme sous le poids d’un dictionnaire laisse place à un pouce atrophié par la répétition du clic. Comme Aladdin commandant des joyaux sans connaître l’art de l’orfèvre, le sujet moderne devient le serviteur d’une batterie qui seule autorise son éclat narcissique.
L’absence de résistance apaise l’angoisse, mais modifie le désir. Le manque ne disparaît pas ; il devient « répétable ». L’immédiateté soulage sans nourrir. Elle calme, puis appelle à nouveau. La dépendance ici n’est pas un attachement à l’objet, mais à l’état produit par l’objet : une montée brève, un apaisement répétable.
On peut le reconnaître simplement : vérifier encore une réponse, reformuler la question, chercher le prompt parfait. Ce n’est plus seulement chercher une information, c’est se fabriquer un apaisement.
Le miroir
Dans l’économie de ce conte, le Djinn intervient moins comme une altérité à rencontrer que comme un opérateur d’exaucement. Il prolonge la volonté d’Aladdin plus qu’il ne lui oppose une présence, un serviteur qui ne désire rien et ne se souvient d’aucun maître précédent une fois la lampe frottée par un nouveau doigt. En psychanalyse, le silence n’est jamais vide : il est soutenu par un corps, par un regard, par la possibilité du transfert. Quelqu’un est là pour recevoir ce qui n’était pas encore pensable.
L’IA, elle, répond sans présence. Je le dirais ainsi, au risque du raccourci : elle donne parfois l’illusion d’une psychanalyse sans psychanalyste.
Elle restitue sans rencontrer. Or, en analyse, ce qui transforme n’est pas seulement la réponse, mais la relation à celui qui écoute. Le logiciel reformule, associe, répond, mais ne désire pas. Il agit comme la surface polie de la lampe : un miroir précis qui ne retient rien de l’ombre de celui qui s’y mire.
Dans L’inconscient inculqué à mon ordinateur, Yann Diener montre que nous prêtons volontiers à la machine une intériorité qu’elle n’a pas. Ce que nous rencontrons n’est pas l’inconscient de la machine, mais le nôtre, mis en forme par un dispositif qui ne peut pas l’accueillir. Elle reflète, mais elle ne soutient pas.
Le colmatage du vide
À la fin du conte, chaque obstacle dressé par le Sultan, des exigences de dotes impossibles aux palais disparus, est immédiatement résolu par un nouveau frottement de la lampe. La magie ne crée pas de sens, elle supprime l’obstacle. Elle bouche le trou de l’impossibilité. Au-delà du désir, l’immédiateté technique révèle quelque chose de notre rapport pathologique au trou. Là où la psyché a besoin d’un manque pour respirer et inventer, l’interface propose une saturation sans substance : elle ne se contente plus de répondre, elle encombre l’espace psychique de telle sorte qu’il devient impossible d’y habiter. L’objet technique devient ce « fétiche » qui assure que rien ne sera jamais perdu, que le palais sera toujours là au matin.
On pense ici au film de George Miller, Trois mille ans à t’attendre, où le Djinn ne se définit plus par sa fonction utilitaire, mais par le rituel de sa rencontre. Pour le sujet contemporain, l’attachement se déplace : il ne se fait plus autour du désir qui suppose un manque et une attente, mais autour de la gestuelle de la sollicitation. Frotter la lampe, allumer l’écran ou swiper devient un rituel somatique, une réponse clinique à l’angoisse. L’objet, même creux, même incapable de rencontre véritable, devient le support d’une répétition rassurante. On ne cherche plus l’Autre dans la machine, on cherche la permanence du contact ; on ne veut plus être exaucé, on veut être contenu par le rythme d’un partenaire réduit au toucher.
L’algorithme ne traite pas le sujet, il administre le vide. Mais à force de vouloir boucher le trou par la réponse immédiate, on finit par supprimer l’espace même de la pensée.
Épilogue : le délai
La lampe ne supprime pas le manque, elle le rend manipulable. Le risque n’est peut-être pas la technologie elle-même, mais de ne plus tolérer le temps nécessaire au désir.
Entre la question et la réponse existe un intervalle : c’est là, dans ce silence, que se construit une pensée, un transfert, parfois une décision. Renoncer à cet intervalle, ce n’est pas devenir plus puissant, c’est devenir plus dépendant.
Peut-être que la liberté moderne ne consiste pas à refuser l’outil, mais à choisir quand ne pas l’utiliser. À laisser une question sans réponse immédiate. À habiter ce moment où rien ne vient encore. C’est souvent là que quelque chose commence.
Et parfois, ce moment exige un espace où la parole peut être adressée à quelqu’un, et pas seulement traitée. C’est l’une des fonctions d’une rencontre analytique : redonner au temps psychique une place que l’immédiateté empêche.
Bibliographie sélective
Bion, W. R. (1979) [1962]. Aux sources de l’expérience. Paris : PUF.
Diener, Y. (2025). L’inconscient inculqué à mon ordinateur. Paris : Premier Parallèle.
Freud, S. (2010) [1900]. L’Interprétation du rêve. Trad. J.-P. Lefebvre. Paris : Points.
Godart, E. (2020). Le sujet du virtuel. Paris : Hermann.
Lacan, J. (1973) [1964]. Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Paris : Seuil.
George Miller (réal.) (2022). Trois mille ans à t’attendre (Three Thousand Years of Longing) [film].
Ulrich Marzolph & Richard van Leeuwen, The Arabian Nights Encyclopedia (2004) Paulo Lemos Horta, Marvellous Thieves (2017)
Daraj / المجلة العربیة, source documentaire : la Chine occidentale comme lieu imaginaire de richesse.
